
Grand cru
«Le meilleur vin n'est pas nécessairement le plus cher, mais celui qu'on partage.»
– Georges Brassens
La première bouchée de cheeseburger est toujours la meilleure. De même en est-il de la première bouffée d’une cigarette et des premières bulles sifflées dans une flute. En langage biblique, ces choses excellentes que sont les bourgeons d’une joie ou les premiers fruits d’une récolte portent le joli nom de prémices.
Si le commencement est la moitié de tout, dixit Pythagore, le début d’une fête devrait être déterminant pour la suite de la soirée. Tâchons donc de trinquer du bon pied en revisitant une histoire qui met en parallèle la vanité de la débauche – pastiche de la fête – et l’authenticité d’un banquet donné après un drame résolu.
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Le retour du fils prodigue de Rembrandt figure certainement au palmarès des toiles les plus étudiées de toute l’histoire de l’art.
Rapidement convaincus de la complexité excessive d’une tentative de vol au musée de Saint-Pétersbourg, où l’œuvre est accrochée, nous avons opté pour l’achat local. L’une de nos plus fidèles illustratrices, Marie-Hélène Bochud, a accepté d’actualiser la célèbre parabole du fils prodigue pour notre couverture du numéro consacré à la fête en général, et au cinquantième anniversaire de notre média en particulier.
On y représente le pardon d’un père miséricordieux accueillant son cadet négligent et dépravé qui, ayant dépensé tout l’héritage en cocaïne et en plaisirs vénériens vénaux, se repent et revient à la maison. Dans la joie de ce retour du fils perdu et retrouvé, le père lance de grandes festivités, tue un veau bien gras et fait des burgers pour tout le monde.
Pendant ce temps, l’ainé fidèle reste en retrait, soupçonnant une apparente injustice. Impossible de ne pas se laisser toucher par la scène, racontée bien mieux que ça dans l’évangile de Luc.
«Un homme avait deux fils…»
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Dans un rite dont les codes et le sens échappent aux esprits modernes, les deux premiers frères qui apparaissent dans la Bible offrent à Dieu des fruits de leur ouvrage. Le cadet, un pasteur nommé Abel – dont le nom signifie «bouffée» – sacrifie le premier-né de son troupeau.
Il donne le steak
et la graisse
qui vient avec,
précise la Genèse,
rédigée bien avant que
le cholestérol
soit honni par la Santé publique.
Tout ce pactole
sert de barbecue liturgique.
Abel offre
ses prémices au Créateur:
la première puff,
la meilleure.
Son ainé, Caïn le cultivateur, plus chiche ou moins reconnaissant – les spéculations à ce sujet circulent depuis des millénaires, le pauvre bougre! –, n’apporte comme offrande que quelques épis, ou étaient-ce des légumes? L’auteur inspiré du texte sacré omet de préciser s’il s’agit de pommes de terre ou de navets, mais toujours est-il que Dieu a préféré le steak d’Abel. Pour une fois, on le comprend facilement.
Le visage de l’ainé s’obscurcit.
Caïn convie Abel à la campagne pour une balade qui se termine en bain de sang. Ah! l’amour fraternel!
Cette histoire nous fait bien paraitre, mes frères et moi. Nous nous engueulions, certes, mais jamais au point de nous trucider. Nous étions civilisés, quand même! Les deux frères me font aussi regarder mes garçons les plus turbulents d’un œil attendri.
Mais le fratricide antique ne sert pas de faire-valoir pour justifier nos petits carnages quotidiens. Il les éclaire d’une lumière toute neuve.
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«Cinquante est le nouveau quarante», dit-on parfois aux nouveaux cinquantenaires inquiets de vieillir. Lors de la sortie du premier numéro du Verbe, en avril 2015, nous célébrions les quarante ans du média duquel il avait émergé.
Avec ce numéro spécial, en pleine année jubilaire proclamée par le pape François dans l’Église universelle, nous ne savions plus où donner de la fête.
Dix ans pour un média catholique gratuit dans le Québec du 21e siècle! Ce Québec qui est passé en quelques décennies de pépinière mondiale de missionnaires à fournisseur planétaire de clowns circassiens. Youpi! Ce Québec qui semble chercher un sens à la fête.
Et si ce n’était que la célébration d’une survie chambranlante de notre petit média, ce serait déjà formidable. Mais c’est plutôt à l’expansion, à la dilatation et à la croissance que nous assistons. Cela nous a tout l’air d’une solide preuve de l’existence de Dieu!
Par devoir de mémoire, de bilan, et afin de bien nous disposer pour la suite de la mission qui nous attend, il fallait souligner dument cet anniversaire. Nos collègues ont donc plongé dans les archives du Verbe pour colliger les évènements marquants de l’histoire de notre média, et aussi quelques jalons du demi-siècle dans lequel ce dernier a évolué.
Cela dit, dans la tradition biblique, un jubilé d’or ne sert pas seulement à faire la fiesta avec les copains. Il s’agit d’abord d’une occasion en or pour 1) libérer les esclaves, 2) remettre les dettes et 3) se réconcilier avec les belligérants.
D’abord, même si (ou puisque) certains de nos employés travaillent comme des forçats, nous n’avons aucunement l’intention de les libérer. Ensuite, pour ce qui est des dettes, personne n’ose emprunter un sou à un organisme qui vit de la Providence. Ouf.
Alors, si nous souhaitons nous souhaiter bonne fête en bons chrétiens, il faudrait donc tourner notre regard du côté de la réconciliation.
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L’adage dit que le vin décuple ce qu’on y apporte. Présentez un peu de joie à votre verre et il l’exaltera. Abreuvez-le d’amertume et de tristesse, il en fera une déprime sans fond.
Il semble que Jésus de Nazareth ne connaissait pas cet adage. Ou bien il n’en avait rien à cirer. Parce que, d’après ce qu’on rapporte, lors d’une noce à Cana de Galilée, on lui a apporté des jarres pleines d’eau sale dans laquelle les convives s’étaient préalablement lavé les pieds et les mains. Et, en un claquement de doigts, le Messie en a fait un châteauneuf-du-pape.
Puisque j’aimerais bien que le party lève et que le miracle se produise de nouveau, permettez que j’apporte ici un peu d’eau souillée. Pour ceux qui viennent de se joindre à l’aventure, laissez-moi vous raconter.
Au Verbe, nous sommes ces fils ainés. Nous sommes restés «fidèlement» à la maison. Nous avons essayé, durant toutes ces années, de ne pas dilapider l’héritage reçu de nos devanciers, de ne pas gaspiller la tradition chrétienne transmise des apôtres jusqu’à nous, en suivant docilement les enseignements de notre très sainte mère l’Église. Nous avons marché dans les clous. Nous n’avons presque pas dépassé en faisant le coloriage.
Dans une formidable analyse du «coloriage» de Rembrandt, le théologien catholique Henri Nouwen met en lumière la situation qui est nôtre. «Les deux [fils] avaient besoin de guérison et de pardon. Les deux devaient rentrer à la maison. Tous deux avaient besoin de l'étreinte d'un père qui pardonne. Mais de l'histoire elle-même, ainsi que de la peinture de Rembrandt, il est clair que la conversion la plus difficile à traverser est la conversion de celui qui est resté à la maison.»
Le fils ainé, qui fait tout bien «comme il faut», a une bête tapie sur le seuil de la porte de son cœur. La même bête qui a suggéré à Caïn d’emmener Abel prendre l’air. Un monstre à trois têtes: la présomption, l’orgueil et l’envie. Ce bon fils à papa présume qu’il n’a rien fait de mal, il se croit donc supérieur à son vagabond de frère, puis il compare le traitement que le père leur réserve à tous les deux. Fascinant paradoxe, puisque cette présomption et cette envie le rendent gravement fautif et le recalent au moins aussi bas que le cadet malcommode.
Des dizaines de fois, nous avons mal mesuré nos paroles et nos écrits, nous avons blessé nos contradicteurs dans le ring des réseaux sociaux, des centaines de fois nous avons médit et calomnié tel pourfendeur parce que nous trouvions qu’il était trop coincé dans une vision crispée de l’Église ou, à l’inverse, nous jugions qu’il lisait l’Évangile avec des lunettes beaucoup trop rose bonbon. Nous avons publié des textes d’opinion maladroits ou tendancieux. Nous n’avons pas su soigner nos relations avec tous nos collaborateurs pigistes.
C’est là tout le défi de prétendre porter l’espérance chrétienne au cœur de notre génération: nous sommes assurés d’échouer, de ne jamais être à la hauteur du message qu’il nous brule de semer à tout vent. Impossible d’incarner exactement cette Bonne Nouvelle ni de se faire passeur de la Vérité sans risquer d’en revendiquer parfois un petit morceau et du même geste la corrompre.
Bernanos nous avait pourtant mis en garde: «Toutes ces personnes pieuses ont sans doute beaucoup de choses à dire aux incrédules, mais ils auraient aussi beaucoup de choses à apprendre de ces frères malheureux, et ils ne les sauront jamais, parce qu’ils parlent tout le temps, comme si chaque mot proféré leur valait cent jours d’indulgence…»
À tous ces frères «prodigues» que nous avons regardés de haut, que nous avons blessés par nos manques de courage ou nos excès de zèle, nous demandons, je demande, humblement pardon.
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Léon Bloy clôturait l’histoire misérable de La femme pauvre par un aphorisme tombé du ciel. «Il n'y a qu'une tristesse, c'est de ne pas être des saints.» Nietzsche disait la même chose, mais autrement, quand il se désolait de ne croiser que des chrétiens avec des faces d’enterrement.
Or, avant de conter la parabole des deux fils à ses followers, le Christ les a interpelés vivement – «pas avec le dos de la Mer morte», dirait Jean Perron s’il avait connu cette époque. «À qui vais-je comparer cette génération? Elle ressemble à des gamins assis sur les places, qui en interpellent d’autres en disant: “Nous vous avons joué de la flute, et vous n’avez pas dansé”» (Mt 11,16-17).
Dans un brillant essai sur la fête, Sylvain Detoc souligne que le père du fils prodigue sort pour supplier le fils ainé de se joindre à la java. Acquiesçons sans tarder à la supplication du Père. Entrons danser; on se prendra moins au sérieux. Entrons dans la joie de la fête. Une joie qui ne fait pas fi des faiblesses, des limites, des erreurs, ni même de la mort, mais qui transforme ces eaux sales en grand cru!
«Et ils commencèrent à festoyer.»