
Le chant des forêts: sur les traces de l’invisible
Le film Le chant des forêts de Vincent Munier nous amène loin des ambiances sordides, des mondes postapocalyptiques ou des guerres intergalactiques. Ses longs plans fixes au clair de lune et ses silences habités sont déjà récompensés par deux Césars en 2026 et plus de 1,4 million d’entrées en France. Pourquoi un documentaire contemplatif sur la faune remporte-t-il un tel succès? Le Verbe pose la question au réalisateur.
La carrière du photographe animalier Vincent Munier est florissante. Son premier long métrage, La panthère des neiges, lui mérite déjà un César en 2022. Dans Le chant des forêts, il pousse plus loin l’exploration et ose une trame narrative différente. «Notre premier film se déroulait au Tibet, dans un univers très exotique, avec une quête, une aventure — des ingrédients peut-être plus évidents pour rencontrer le succès. Je me disais que celui-ci, plus intime, plus personnel, plus sensoriel, ferait moins d’entrées. Finalement, il en a fait deux fois plus que la Panthère des neiges. C’est incroyable!», se réjouit le réalisateur.
Vincent Munier braque l’objectif pendant 10 ans sur une forêt qu’il connait bien puisqu’il y a grandi. Dans la forêt du massif des Vosges au nord-est de la France, il apprend tout de son père, Michel Munier. Cet herboriste passionné cumule plus de 1000 nuits à dormir sous la belle étoile, dans des alcôves. Le petit Vincent marche dans les traces de son papa à la recherche du grand tétras, un oiseau au plumage magnifique qui se pavane fièrement.
Courtoisie de Vincent Munier
Dans une cabane à la lueur de bougies, le savoir passe à la génération suivante. On voit Simon, le fils de Vincent, s’abreuver à son tour à la même source. Son grand-père répond à ses questions en racontant les histoires et les leçons de la forêt, comme il l’a fait des années auparavant pour Vincent. Mais ce que le réalisateur cherche à travers cette démarche, c’est surtout de cultiver le sens de l’émerveillement chez son fils.
«Je pense que le film révèle des choses peut-être profondément enfouies, endormies dans le cœur des gens, surtout des adultes: cette curiosité que nous avions enfants, cet émerveillement auquel la vie ne laisse pas toujours beaucoup de place. Il y a aussi une histoire de transmission qui touche les gens: le rapport que nous entretenons avec nos parents, avec nos enfants. Cela explique sans doute une partie de ce succès, qui nous a vraiment surpris», constate Vincent Munier.
La cathédrale des sapins
Les parcelles de soleil dans un rideau de brume dévoilent la silhouette des conifères. Des centaines d’oiseaux surgissent des cimes simultanément, leur vol comme un ballet en plein ciel. Certaines scènes évoquent une beauté semblable aux tableaux de Monet. Mais derrière cette apparente immobilité, on entend mille bruissements révélateurs d’une vie foisonnante.
«Quand on entre dans une forêt, on sait qu’il y a des êtres tout autour de nous. On est entouré de présences que l’on ne voit pas», décrit le réalisateur.
Il faut se rendre invisible pour qu’elles apparaissent. Communiquer en chuchotant. S’appeler au loin en imitant des sons d’animaux. Sortir au crépuscule ou à l’aube. Être à l’affut, se tenir prêt. S’effacer comme devant quelque chose de sacré.
«La nature sauvage et tous ces êtres vivants sont, pour moi, de véritables œuvres d’art. Dans ce film, je trouve qu’il y a une dimension spirituelle», soutient l’auteur. Les allusions à la forêt et la vie spirituelle y sont nombreuses. Les petites pousses sur un arbre mort parlent de résurrection, la lumière dorée qui perce le ciel après un orage annonce l’espérance ou le troglodyte qui rappelle par sa petitesse qu’il ne faut pas oublier les plus vulnérables.
Courtoisie de Vincent Munier
Dans la «cathédrale des sapins», selon l’expression de Michel, le père de Vincent, il y a lieu de contempler une beauté qui nous dépasse et, surtout, qui donne une posture d’humilité. «Plus je suis dans la nature, plus j’ai de questions sans réponse. J’ai beaucoup de difficulté à affirmer des choses sur la nature, notamment sur le comportement d’une espèce. On va de surprise en surprise, révèle le photographe. Il y a une dimension d’infini qui est très forte.»
Toucher la terre
Le grand tétras habite la forêt des Vosges depuis le dernier âge glaciaire. Michel Munier n’aurait pas cru que, de son vivant, il puisse disparaitre de son habitat naturel et s’établir plus au nord. Si le film offre un plaidoyer en faveur de la protection de nos écosystèmes, il montre bien aussi l’effet de son appauvrissement sur nos esprits.
«Nous faisons face à une véritable crise de la sensibilité dans notre monde. De plus en plus, nous devenons aveugles à ce qui se passe. Et nous, citoyens, sommes aussi un peu victimes. On nous impose beaucoup de choses laides. Cela prend énormément de place dans notre imaginaire, dans notre tête, dans notre vie, se désole le cinéaste. C’est fou de voir la place que tout cela peut prendre dans le monde intérieur de chacun.»
Courtoisie de Vincent Munier
Courtoisie de Vincent Munier
La forêt chante toujours, mais nous ne l’entendons plus. D’où vient que nous ne savons plus reconnaitre un hêtre ou le chant d’un merle? «L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs», dit la Genèse (Gn 2, 20) pour nous rappeler notre relation essentielle avec la nature qui nous entoure et nous précède.
«Je pense qu’il faudra travailler, notamment auprès des enfants, à nous rendre plus sensibles à ce qui disparait. Nous allons essayer de montrer ce film dans toutes les écoles de France, parce qu’il donne aussi aux enfants l’envie de toucher la terre, de construire une cabane, d’observer ce qui les entoure», conclut Vincent Munier.
Le chant des forêts est à l’affiche jusqu’au 21 juin 2026.

