
Bernard Émond, un cinéaste mécréant
Bernard Émond se décrit comme un mécréant. Ce cinéaste, à qui l’on doit une trilogie sur les vertus théologales, ne se dit pas croyant. S’il ne fréquente presque plus les salles de cinéma aujourd’hui, il aime pourtant se réfugier dans les sanctuaires de silence que sont les églises. Réalisateur chevronné, défenseur d’une conception de l’art exigeante, il nous livre quelques réflexions sur sa manière d’appréhender la beauté et de la transmettre.
Le Verbe: Dans vos films qui épousent un rythme lent, vous laissez la belle place au silence et vous êtes attentif aux détails. C’est probablement pourquoi on a souvent décrit vos films comme étant contemplatifs. Êtes-vous d’accord avec cette perception?
Bernard Émond: Tout à fait. En revanche, je ne peux pas dire que ça vient d'une volonté affirmée de faire «contemplatif». J'aime beaucoup, dans l'histoire du cinéma, les films très contemplatifs, comme le Jeanne d'Arc de Dreyer ou Les communiants de Bergman, par exemple. Je suis fasciné par ces films-là. Pour moi, toute l'essence du cinéma y est: de la lumière, des visages. Ce n'est pas compliqué: ce sont les films que j'ai aimés qui font que j'ai fait les films que j'ai faits… Que j'ai essayé de faire!
Selon vous, quelles conditions doivent être réunies pour être en mesure d’adopter une posture contemplative au quotidien?
Il suffit d'avoir du temps, de faire silence et d'ouvrir les yeux. Je pense que c'est un des rôles de la culture de nous offrir cela. Ce n'est pas inutile d'avoir beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup réfléchi. Ça rend plus réceptif. Et plus perceptif aussi!
La culture, quand on la prend au sérieux, peut nous aider à résister. À refuser non pas le divertissement, mais plutôt l’abrutissement.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Il y a une perception négative de la contemplation aujourd’hui. C’est perçu comme quelque chose d’ennuyeux, voire de stérile. On pourrait penser qu’il n’y a pas plus inutile que des religieuses cloitrées, par exemple. Pourtant, vous avez écrit que, lorsqu’on opte pour une posture contemplative, cela vient avec un devoir.
Bien sûr! Comme artistes, on a le devoir de donner de la beauté. Ce qui n’empêche pas qu'on puisse montrer des choses horribles. Roberto Rossellini est le meilleur pour ça! J'aime cette idée de responsabilité envers la beauté.
La responsabilité est envers la beauté ou envers le monde?
Les deux. Envers le monde, on a la responsabilité de proposer de la beauté. Mais on a aussi une responsabilité envers la beauté elle-même. Il ne faut pas la détruire. Comme si c'était une personne. Il y a aussi l’idée de passation. J’ai reçu la beauté, mais elle ne m'appartient pas. Je suis responsable de la préserver et de la communiquer. On pourrait appeler ça de la gratitude, au fond.
Ça ne vous remet pas en question, cette idée de gratitude, quand on ne sait pas qui ou quoi remercier? C'est un étrange mouvement quand il n'a pas de destinataire.
Oui, absolument. Vous le savez, j'ai passé ma vie sur la ligne [par rapport à l’existence de Dieu], mais ça ne fait pas de moi un athée, loin de là. Contempler la beauté donne envie de remercier quelqu'un. Je suis dans la position de quelqu'un qui remercierait s'il savait qui remercier.
«Je sais que ce type de scène n'est plus recevable par beaucoup de gens, mais je m'en fous! Il faut qu'il y en ait qui le fassent. Il faut maintenir cela dans un monde bruyant. Il faut laisser de la place au silence.»
Dans vos films, vous faites toujours une place très noble au silence. Pourquoi est-ce important pour vous qu'un personnage se taise?
Vous rappelez-vous votre premier baiser avec celui qui est devenu votre compagnon?
Oui!
Ça ne devait pas parler beaucoup…
Eh… non! [rires]
Il y a de ces moments essentiels dans la vie où l’on n'a pas besoin de mots, où l'entièreté de la personne est dans le silence. Un exemple de ça est une scène que j’ai tournée avec Élise Guilbeault dans La donation (2009). Son personnage va pratiquer la médecine en Abitibi. Elle noue une relation d’amitié avec le boulanger du village. À un moment donné, une de ses patientes se fait tuer et elle aboutit complètement désespérée dans la boulangerie où son ami travaille seul. Il lui dit: «Étends-toi là, repose-toi, je vais finir ma fournée.» Et elle s’endort. Quand elle se réveille, ils ne disent rien. Ils sont là tous les deux. Il l'enveloppe.
Mais à quoi ça aurait servi de faire une scène de téléroman? [Sur un ton parodique] «Ah! c'est épouvantable, ma petite patiente s'est fait tuer. C'est encore une histoire de drogue.» Là, le spectateur intelligent qui a suivi l'histoire est avec deux comédiens qui sont au sommet de leur métier, qui le pratiquent avec art et avec engagement et qui donnent à la caméra ces sentiments profonds là.
Je sais que ce type de scène n'est plus recevable par beaucoup de gens, mais je m'en fous! Il faut qu'il y en ait qui le fassent. Il faut maintenir cela dans un monde bruyant. Il faut laisser de la place au silence.
Il y a différents types de silence. Dans un de vos essais, vous pointez un silence que vous considérez comme différent des autres: celui que l’on retrouve dans les églises.
Il y a tellement de présence dans les églises! Le silence des églises diffère du fait qu'il est habité un peu par l'histoire. [On sent] la présence de tous les artisans qui les ont bâties. La présence de ceux qui y ont prié. Il reste quelque chose de ça.
«On vit dans tant de laideur et d'insignifiance. C’est rendu que je déteste mon époque. Profondément! J’y suis allergique. J'ai envie de crier au secours 20 fois par jour!»
Il y a encore des gens qui y prient!
Oui, absolument. Mais c'est sûr qu'un local dans une université qui aurait servi de chapelle, où les gens auraient prié, ça, ça ne me fait absolument rien. Ce qui me touche, c'est le rapport du lieu avec le silence, avec ce qu'on y voit.
Il y a des églises de campagne, en Abitibi par exemple, où c’est du monde pauvre comme la gale qui les ont faites. Il y a quelque chose d'émouvant dans la foi de ces gens-là. Me retrouver dans un centre-village où il reste encore de la beauté d'antan, ça m’émeut encore.
On vit dans tant de laideur et d'insignifiance. C’est rendu que je déteste mon époque. Profondément! J’y suis allergique. J'ai envie de crier au secours 20 fois par jour!
Quand même, vous vous êtes beaucoup donné pour une époque que vous détestez. Faire des films, écrire, produire des œuvres, c'est pour l'autre qu'on fait ça. Et ça prend de l’amour, non?
Pour l'époque, je ne dirais pas. Mais pour les gens, oui. L'époque, c'est abstrait. Le spectateur, lui, est concret. Je veux lui dire: «Je sais que tu vas être capable de faire l'équation dans ta tête, tu vas comprendre ce qui se passe, tu vas te poser les bonnes questions pour en arriver à comprendre.»
Je pense qu’une bonne partie du cinéma contemporain est en fait de la télévision. Ou pire, de la radio, ou même de la publicité! Ça m'arrive assez rarement d'aller au cinéma de nos jours. Et quand j’y vais, deux fois sur trois, je sors après la première demi-heure, parce que ça me fait sentir con! Ils me prennent pour un imbécile!
Pourtant, il y a des gens qui ont vraiment reçu ce que j'avais à dire. Et j'en suis vraiment plein de gratitude.
Vous semblez humble, par rapport à cela.
Ah oui! On n'est pas le centre du monde. Tout ce qu'on a nous a été donné. La langue, la culture, la nature, tout ça nous est donné. Le fait de recevoir, c'est quelque chose qui est de plus en plus refusé aujourd'hui. On n'accepte pas le sexe qui nous a été donné, par exemple. On refuse tout ce qui ne vient pas de nous-mêmes. Mais c'est ridicule!
Sans la langue, sans nos ancêtres, on n'est rien sans ce tout-là. On est vraiment des héritiers. Et pour moi, cette humilité-là, ce n'est pas l'humilité de quelqu'un qui s'abaisse. C'est l'humilité de quelqu'un qui se tient debout et qui dit «merci».
Certains peuvent dire qu’à cause de vos choix de réalisation, vos films ne sont pas accessibles au grand public. Qu’en pensez-vous?
Il y a toujours des gens pour dire: «Bernard, il faut que tu ailles chercher les gens là où ils sont.» Je refuse de faire ça! Je pense que j'ai probablement tort, mais je refuse de le faire.
Je suis contre l’idée qu’il faut uniquement donner à lire à nos enfants des bandes dessinées parce que c'est ce qu'ils vont aimer. On ne s'élève jamais dans ce temps-là. Si mes professeurs de littérature m'avaient juste fait lire des affaires que j'aimais, j'en serais resté au niveau des Bob Morane.
L'exigence, c'est une chose importante. On s'expose à ne pas être compris, mais c'est un signe de respect envers le spectateur. Et même de gratitude envers ceux qui ont pratiqué notre art avant nous et mieux que nous.

