Le chasseur, un grand mystique

Marcher des kilomètres, attendre pendant des heures parfois en vain, sous la pluie ou dans la neige, dans l’espoir d’apercevoir un animal se pointer le bout du museau. Qu’est-ce donc qui attire les gens vers la chasse? Le Verbe a suivi un adepte afin de mieux comprendre.

D’un pas saccadé pour rappeler celui d’un animal, Louis-Félix pénètre dans la forêt noire. Il est 6 h 15, le soleil se lève dans trente minutes. Autour de nous, l’air frais se mélange aux parfums de terre et de feuilles mortes.

Vêtu de la tête aux pieds d’un camo – habit de camouflage de chasse –, il est attentif aux sons, aux mouvements et aux odeurs qui l’entourent. Craquements de branches, bruissement de feuillage, claquement d’écureuil qui annonce que quelque chose approche, masse sombre qui bouge au loin: tous les sens du chasseur sont à l’affut.

Un mégaphone électronique en bandoulière, un manuel dans la main droite, l’homme de 33 ans passe de l’un à l’autre pour reproduire les différents sons de l’orignal et en attirer un. Dans sa main gauche, Louis-Félix tient une palette d’appel en bois semblable à un panache. De temps en temps, il le frotte vigoureusement sur le tronc d’un arbre et casse des branches afin d’imiter les bruits de la bête qui s’empêtre dans les différents obstacles de la forêt. Et quand on trouve des excréments, on marche dedans pour en prendre l’odeur. Bref, «on est un orignal».

Aux côtés de Louis-Félix se trouve Elias, un ami avec qui il chasse régulièrement. Arbalète en main, l’homme doit être prêt à se positionner à tout moment pour tirer.

«C’est très important qu’Elias et moi gardions un contact visuel en tout temps pour communiquer et éviter les accidents», explique Louis-Félix. «Lorsqu’on trouve un animal, c’est comme une danse qui se met en place: Elias continue d’avancer sur le chemin sur lequel on est et va se cacher derrière un arbre. Moi, je continue d’appeler avec mon mégaphone tout en me déplaçant vers la droite ou la gauche, de sorte que l’animal se mette de côté devant Elias.»

Respecter la nature

Si la bête ne présente pas un angle favorable, alors Elias ne tirera pas. Un principe que lui a transmis Louis-Félix lorsqu’il l’a initié à la chasse il y a quatre ans. «Je veux être certain d’avoir la bonne shot, car je ne veux pas blesser et faire souffrir l’animal. Je ne chasse pas pour le plaisir de faire mal, je chasse pour nourrir ma famille», déclare l’homme à la casquette orange fluo.

Très régularisée, la chasse s’accompagne d’un ensemble de règles strictes à suivre sous peine d’amende. Selon le territoire et la période de la saison, le type de proie et d’arme autorisée varie. Tout cela est finement étudié par le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche afin que l’écosystème ait le temps de se régénérer.

«On ne tire pas comme des fous sur tout ce qui bouge; du moins, ce n’est vraiment pas la majorité», réfute Louis-Félix. «Mon fun, le défi pour moi, il est dans le fait de chercher et de tromper l’animal à l’aide des compétences que j’ai acquises.»

Lâcher prise

Pour Louis-Félix, les sorties en forêt représentent à peine 20 % du temps investi dans la chasse. La préparation de l’équipement et du terrain en occupe près du tiers. L’autre moitié, quant à elle, est dédiée à l’étude.

«Tu ne te lances pas dans la chasse sans rien connaitre au truc», affirme Louis-Félix. Forums de chasse sur Internet, vidéos de chasseurs qui partagent leurs stratégies et leurs équipements, lectures sur le sujet et étude des cartes des territoires: le trentenaire a acquis beaucoup de connaissances au fil des ans.

La préparation de la saison est également importante. Au début de l’automne, Louis-Félix marche plusieurs fois sur le grand territoire de chasse près de chez lui afin de le connaitre par cœur. Il sait exactement où se trouvent les cours d’eau où vont s’abreuver les animaux ainsi que les trails, ces chemins qu’ils empruntent fréquemment au point de former des lignes visibles. Le chasseur installe des caméras sur des arbres, dépose des pommes pour les chevreuils ainsi que des blocs de sel pour les orignaux, qui aiment venir les lécher.

Le chasseur fait le plein de cartouches pour ses dix fusils, de flèches pour son arbalète et ressort les gros bacs contenant ses vêtements de chasse. Sur l’un des murs, deux panaches de buck, les cervidés mâles, rappellent les exploits passés de Louis-Félix.

«Tu as beau bien préparer ta saison des semaines en avance, attendre des heures après un animal, tu reviendras peut-être les mains vides, et ça, ça te rappelle que ce n’est pas toi qui es en contrôle».

C’est dans son garage que ses compagnons de chasse et lui ont pour rituel matinal de se préparer autour d’un café. Ils discutent en s’habillant, préparent leurs armes, puis s’aspergent d’un cocktail de terre et d’urine de femelle orignal. Chose certaine, si on ne rapporte pas de proie à la maison, on rapporte son odeur.

«On met énormément de temps dans la préparation pour mettre toutes les chances de notre côté. On imagine ce jour-là, on l’espère, on l’attend, mais peut-être qu’il ne viendra pas», rappelle Louis-Félix, qui voit dans la chasse une nécessité de lâcher prise.

«Aujourd’hui, on contrôle tout et on a tout sous la main très rapidement. On ne patiente plus pour avoir quelque chose, car on a les moyens pour l’obtenir dès qu’on le désire. À la chasse, c’est tout le contraire: tu as beau bien préparer ta saison des semaines en avance, attendre des heures après un animal, tu reviendras peut-être les mains vides, et ça, ça te rappelle que ce n’est pas toi qui es en contrôle», témoigne le chasseur.

Travail d’équipe

Elias est tombé en amour avec la chasse, devenue une passion. Ce qu’il aime, c’est être dans la nature et se mêler à elle. La chasse active, qui consiste à marcher sans arrêt pour trouver un animal, est sa préférée. Même chose pour Louis-Félix, qui pratique tout de même la chasse à l’affut, qui demande d’attendre assis dans un support à échelle qu’un animal passe.

À la chasse fine, c’est-à-dire au petit gibier, Louis-Félix utilise une autre stratégie. Il se déplace en voiture, à la recherche d’une perdrix sur le bord du chemin. Lorsqu’il en voit une, il arrête le véhicule, sort et tire. Ce type de chasse étant moins exigeant, beaucoup d’adeptes y vont en famille, ce que fait parfois Louis-Félix en amenant sa fille.

Tous deux pères, Elias et Louis-Félix voient également dans la chasse un moment pour se retrouver entre hommes uniquement. Ils ont d’ailleurs, depuis plusieurs années, l’habitude de partir toute une fin de semaine, avec un groupe d’amis, dans une réserve faunique.

Lorsque l’un d’entre eux attrape un animal, c’est tout le groupe qui s’en réjouit. La chasse, c’est un travail d’équipe. «On est contents, explique Louis-Félix. On partage la viande, il n’y a pas de jalousie entre nous.»

Contempler la Création

Les timides rayons du soleil percent finalement la cime des arbres. La forêt noire, froide, un brin effrayante, se transforme en un boisé chaleureux, étincelant de rosée et garni de feuillus rouges et orange. «Voir la brume de la rosée s’élever dans les airs dans les champs à l’aube, c’est magique, c’est presque mystique», décrit le chasseur.

Impossible, selon lui, «que ce soit aussi beau par hasard et pour aucune raison». Louis-Félix est persuadé que quelqu’un de plus grand que lui se trouve derrière la nature. D’ailleurs, il ne prie jamais autant que pendant la saison de la chasse.

«Quand je suis assis en haut de mon arbre ou dans ma cache, seul, dans le noir et le silence, j’ai rien d’autre à faire qu’attendre qu’un animal passe, donc je fais mes laudes», ces prières prononcées au lever du jour par les religieux et certains fidèles catholiques.

Louis-Félix pense qu’il y a un retour à la pratique de la chasse au Québec par envie «de revenir à nos racines, à nos valeurs traditionnelles». Selon lui, l’humain s’est aliéné en se plaçant au-dessus de la nature. Il fait pourtant ce constat lorsqu’il est en forêt: celle-ci est puissante, difficile à déjouer.

Le chasseur déplore de même l’oubli généralisé de la fonction première de la chasse, celle de se nourrir. «On a peur de voir une bête sans vie, mais Dieu nous donne les animaux pour nous nourrir», déclare Louis-Félix, qui expose ses enfants aux bêtes mortes qu'il rapporte de la chasse.

Frédérique Bérubé
Frédérique Bérubé

Diplômée au baccalauréat en communication publique et à la maîtrise en journalisme international, Frédérique est passionnée de voyages, de rencontres humaines et, bien sûr, d’écriture. À travers ses reportages, elle souhaite partager des histoires inspirantes et transformantes!