
Les angles morts du cinéma
On dit d’une tenue qu’elle est «originale», pour ne pas dire qu’on la trouve franchement moche. On dit souvent d’un film qu’il est «contemplatif» pour poliment éviter d’avouer qu’il nous a ennuyés à mourir. À bas la politesse! Hors du radar les films endormants!
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Cette sélection vous invite à scruter les angles morts du cinéma dit contemplatif. Les titres choisis ne sont pas ceux qui viennent d’abord à l’esprit. Vous n’y trouverez aucun plan filmé au ralenti dans un champ de blé au soleil couchant. Et lorsque la lenteur s’invitera dans votre écran, ce sera avec tout son sens… et son effet.
Parce qu’au contact d’une authentique démarche contemplative, on ne peut faire autrement que d’être réceptif et de se laisser absorber tout entier. Osez! Ici, ce que les cinéastes proposent dépasse ce que le regard seul peut saisir.

Amélie et la métaphysique des tubes
Le regard d’une enfant
Pour ceux qui seraient surpris de ne pas retrouver dans cette sélection un film de Miyasaki: rassurez-vous. Ce long-métrage d’animation adaptant pour l’écran le récit autobiographique de l’écrivaine Amélie Nothomb vous comblera. La petite Amélie, fille d’un diplomate belge, est une enfant d’exception qui s’émerveille devant le Japon qui la voit grandir. Le scénario est bien ficelé, l’animation est douce pour les yeux et dynamique à la fois, la palette de couleurs est renversante et les personnages sont attachants. À elle seule, la scène où la nourrice tente de répondre à une grande question d’Amélie sur le sens de la vie et de la mort – tout en cuisinant un repas – en vaut la peine. Un film d’une rare fluidité à découvrir absolument.
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Animation, Maïlys Vallade et Liane Cho-Han, France, 78 min, 2025.

Prendre soin des invisibles
Pour tourner ce documentaire, les réalisateurs osent franchir les portes d’un motel en décrépitude hébergeant une trentaine d’anciens patients d’un hôpital psychiatrique. Le synopsis officiel du film le résume bien: «Manoir prend soin des invisibles en les rendant à notre regard et à la vie.» Alors que le motel sera bientôt démoli, les résidents, aussi limités soient-ils, doivent se trouver un toit. Saisissant cette situation douloureuse, les cinéastes invitent à contempler l’invisible et tous ses contrastes: la beauté du cœur de l’homme, l’étendue de sa misère, la grandeur de l’amitié entre les écorchés, la profondeur d’un regard, le poids d’un silence, l’âme d’enfant cachée sous les rides… On rit, sans jamais se moquer. Et si la larme n’est jamais loin de l'œil, c’est sans misérabilisme aucun. Le coup de cœur de cette sélection!
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Documentaire, Martin Fournier, Pierre-Luc Latulippe, Québec, 70 min, 2016.

Élever son regard
James Benning pointe son regard vers le ciel – dix ciels, pour être précis – et vous invite à faire de même, simplement, longuement. Pas de musique pour vous divertir, pas de mouvements de caméra, pas de montage frénétique. Si vous osez vous confronter à ce film chirurgicalement séparé en 10 sections d’autant de minutes, vous serez surpris de tout ce qu’il vous racontera sans rien dire. Vous serez happés par la beauté du mouvement incessant des nuages filmés en 16 mm, vous tendrez l’oreille comme jamais pour saisir chaque indice de vie ou de récit dans la trame sonore ambiante. Ten Skies est un électrochoc pour l’imagination, qu’il oblige à s’activer. Un doux et revigorant voyage qui s’avère une parfaite initiation pour qui ne s’est jamais frotté au cinéma expérimental.
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Expérimental, James Benning, États-Unis, 111 min, 2004.

Le hérisson dans le brouillard
Doux onirisme
À chaque nuit tombée, petit hérisson rejoint son ami ourson pour contempler le ciel étoilé. Un soir, un épais brouillard surprend le choupisson et lui fait prendre d’étranges détours. Ce court métrage d’animation adapté d’un conte pour enfants donne l’impression d’avoir les deux pieds dans un rêve. Plusieurs théories circulent sur le sens allégorique de ce récit brumeux qui laisse place à l’interprétation. Chaque choix artistique derrière ce joyau onirique se révèle tout en finesse. Par exemple, l’animation image par image, sans ordinateur, de découpes de papier donne au film un panache que nulle technique numérique ne pourra égaler. Et ce brouillard, fait de papier calque, en couches superposées plus ou moins nombreuses selon l’effet désiré, confère une texture unique à l’image qui, à elle seule, nous transporte dans ce conte noctambule incomparable.
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Animation, Iouri Norstein, Union soviétique, 10 min, 1975.

Transcendante humanité
Pour réaliser Baraka, Ron Fricke tourne dans 24 pays à travers le monde sur pellicule 70 mm – même les non-initiés apprécieront la différence. Le cinéaste est fasciné par la Création tout entière. Plus particulièrement, il s’intéresse à l’homme et à sa profonde religiosité. C’est ainsi que se côtoient surprenamment et avec beaucoup de grâce des images de moines tibétains et du trafic new-yorkais; du tournoiement des danseurs soufis et du travail à la chaine dans des usines en Asie. Impossible de ne pas grandir en humilité devant cette œuvre colossale. Si le film est sans dialogues, le montage parle de lui-même par son ingéniosité. La trame sonore culte mérite à elle seule le détour. Le concept vous fait vibrer? Laissez-vous également hypnotiser par la suite, Samsara, sortie en 2011 et elle aussi filmée tout autour du globe.
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Documentaire, Ron Fricke, États-Unis, 96 min, 1992.


