Photo: Marie Laliberté/Le Verbe

Quand une église produit des laitues

À Saint-Alfred, une petite municipalité d’environ 500 habitants en Beauce, on récolte l’équivalent de ce que consommerait annuellement près de deux fois la population locale! Situé dans l’église du village fermée au culte et reconvertie en véritable complexe maraicher, l’organisme Cultiver pour partager cultive pourtant bien plus que des patates. Zoom sur une initiative qui a pris au mot l’Évangile.

Dès notre arrivée à l’église Saint-Alfred, l’imposant quai de chargement impressionne. C’est par là que vont passer les centaines de milliers de kilos de produits frais destinés aux bénéficiaires de Moisson Beauce, nous explique Jean Champagne, fondateur de Cultiver pour partager.

Accolée au parvis, la passerelle moderne se veut en harmonie avec le bâtiment patrimonial par le choix de ses matériaux et de ses couleurs. L’organisme reste attaché à la tradition autant dans ses installations que dans ses valeurs.

Lutter contre la pauvreté, servir son prochain, voilà ce qui anime l’équipe d’une centaine de bénévoles.

«Moi, je n’ai pas dit: “on fait de l'église un centre agricole maraicher”, j'ai dit: “on fait de l'église la mission du Christ”.» - Jean Champagne

Une foi en action

Jean Champagne est un père de famille et un entrepreneur à la retraite, mais surtout un amoureux du Christ qui s’assure que «ses bottines suivent ses babines». 

«Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.» (Luc 6, 31)

L’idée germe autour de la table en avril 2020 quand, avec son épouse Louise, et leur fille Marie, ils remarquent que la pandémie vide les épiceries de légumes autant que de papier de toilette. Marie, qui travaille pour la Fondation Lucie et André Chagnon à identifier les niveaux de pauvreté dans la région, dit à ses parents: «Si vous voulez faire quelque chose, il faut mettre des légumes frais à l'année dans les paniers des comptoirs alimentaires.» Simple et pragmatique, Jean répond: «si ça prend des légumes, et bien on va devenir cultivateurs!»

Quelques mois plus tard, cet automne-là, ils vont remettre 8 500 livres de légumes. L’année suivante, 29 000. Puis 50 000, 100 000. Cette année, plus de 200 000. Comme l’écrivait Jean-Paul II (Laborem Exercens, 1981) à propos de la parabole des talents (Mt 25, 14-30), le travail peut devenir le moyen de faire fructifier les dons reçus:

«En partant des dons que l'homme reçoit du Créateur par l'intermédiaire des parents, chacun pourra accomplir dans la vie, avec plus ou moins de succès, la mission que Dieu lui a confiée. Toujours par le biais de son propre travail. C'est la voie ordinaire qui conduit à doubler la valeur des talents de chacun.»

Pour pouvoir répondre à son appel et produire autant, l’organisme doit travailler fort et multiplier les pratiques: glanage, production en champs et en serre extérieure et intérieure.

Cultiver pour partager se concentre à ses débuts sur la pratique du glanage dans le but de lutter contre le gaspillage alimentaire. Les bénévoles récoltent alors les légumes laissés dans les champs par les agriculteurs en fin de saison. Pour répondre à la demande croissante des banques alimentaires, l’équipe démarre rapidement sa propre production en champs sur les terres de Carl Bouchard et Alexandra Bilodeau, propriétaires de la Ferme Bonne Création, où se situe maintenant leur principal jardin.

Jeunes et vieux, tous ensemble (Jr 31,13)

La ferme est située à environ un kilomètre de l’église Saint-Alfred. On s’y rend en passant par un petit chemin pittoresque avec Benoit Giraudo, bénévole pour l’organisme depuis 2021. Et on peut dire qu’ici, ils savent planter les choux! Ils savent aussi planter les courges, les ognons, les poivrons, les carottes et les patates.

Justement, c’est l’heure de la récolte des pommes de terre avec les étudiants de la Polyvalente Saint-François en ce matin d’automne. Les jeunes qui ont planté ce printemps récoltent enfin le produit de leur dur labeur. C’est le visage rayonnant de fierté qu’ils se mettent à l’ouvrage. Nicole, leur professeure, s’émerveille de la réponse positive des élèves chaque année.

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Dans les champs, l’ambiance est à la transmission. Entre les jeunes et les vieux, entre les experts et les néophytes, les connaissances, les valeurs et les sourires se propagent. À quelques mètres, j’entends un bénévole aguerri conseiller un jeune pouce vert qui cherche à accroitre ses compétences dans le domaine. Un peu plus loin, deux étudiants transportent un bac débordant de patates qui aurait été bien trop lourd à porter seul. Cette image plait bien à Jean Champagne. Elle évoque bien la charge répartie parmi les bénévoles sans qui rien ne serait possible. «Je suis le fondateur, mais Cultiver pour partager, ce n’est pas moi, c’est eux.»

Coups de pouce providentiels

Les besoins ne cessant de croitre, les locaux doivent, eux aussi, grandir. 

«Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure.» (Jn 15, 16)

Alors que Jean cherche un espace, l’appel d’un ami lui ouvre une porte pour le moins inattendue: l’église de Saint-Alfred. Elle sera bientôt désacralisée et on cherche de nouveaux propriétaires. Malgré les défis liés à la restauration de ce bâtiment, il y voit un coup de pouce providentiel.

Benoit, bénévole responsable de la serre aéroponique, témoigne de tout le travail nécessaire à l’installation des serres, intérieures et extérieures, et des chambres froides. À la fine pointe de la technologie, elles permettent aujourd’hui une production abondante. Dans une toute petite salle aux allures futuristes située au sous-sol de l’église, on produit 336 têtes de laitue par semaine! Pour la production de tomates et de concombres, dans la serre extérieure qui surplombe le cimetière toujours actif, on mélange les techniques ancestrale et moderne. Des centaines de taons s’occupent de la pollinisation, alors que les systèmes d’arrosage, d’éclairage et de climatisation sont tous automatisés.

Après avoir investi beaucoup d’agent – 2,2 millions –⁠, de temps et de sueur, Cultiver pour partager peut maintenant garantir des légumes frais, à l’année, dans les paniers alimentaires des 45 organismes de son réseau. Ceux-ci soutiennent à leur tour plus de 6 300 personnes de la région, chaque mois.

«On ne fait pas manger du monde, on fait manger notre monde. Puis notre monde, c'est ton voisin, c'est quelqu'un dans ta parenté, c'est quelqu'un qui a des problèmes de santé mentale, c'est quelqu'un qui vit un divorce. Tout le monde connait du monde comme ça», confie Jean Champagne.

Depuis le début du projet, la providence répond toujours présente. Besoin d’une génératrice? Un généreux donateur leur en offre une. Besoin de nouvelles fenêtres? Un entrepreneur prend les frais en charge. Un puits artésien? Pareil. Des histoires comme celles-là, Jean en a plus que des patates dans le champ de Carl! Et aujourd’hui, grâce à l’immense superficie de leurs entrepôts, ils peuvent aider Moisson Beauce à entreposer des aliments qu’ils auraient autrement dû refuser.

À Saint-Alfred, une ancienne église nourrit encore le cœur et l’âme. La vocation du bâtiment a changé, mais sa mission, elle, a trouvé une autre manière de s’incarner. Ici, les hosties ont laissé place aux laitues, les bancs aux chambres froides et les célébrations aux journées de bénévolat. Pourtant, rien n’a pris la place de la foi, de l’espérance et de la charité. Comme Carl aime rappeler: qui donne au pauvre donne à Dieu.

Photos: Marie Laliberté/Le Verbe

Laurence B.-Lamarche
Laurence Bédard-Lamarche

D’abord formée en cuisine, Laurence continue aujourd’hui à nourrir son prochain… au sens figuré ! Sa passion pour l’art s’exprime sous diverses formes et sa curiosité intellectuelle l’appelle à en apprendre davantage chaque jour. Ce qui l’anime : foi, espérance et charité.