
Un village où les pauvres sont maitres
«À l’époque, dans beaucoup de grandes familles, il y avait toujours l'assiette du pauvre. La maison restait ouverte au cas où quelqu'un passerait. Je crois que la meilleure éducation qu'on puisse donner à nos enfants, c'est l'accueil des pauvres», raconte Nathanaël. Avec sa femme Katia et leurs enfants, ils ont offert bien plus qu’un couvert aux marginalisés. C’est carrément leur quotidien qu’ils ont partagé avec eux pendant de nombreuses années. Leur dévouement finit par rejoindre d’autres familles. Aujourd’hui, onze maisons, réparties aux quatre coins de la France, sont investies de la même mission: aimer les hommes et les femmes exclus. Ensemble, elles forment le Village Saint-Joseph.
«Qu’allez-vous faire dans le coin du Mans? Ce n’est pas très touristique», me demande une dame avec qui je fais la conversation à la gare. En route vers Montreuil-le-Henri, ça se confirme. On voit défiler des pâturages à perte de vue et quelques habitations aux volets fermés.
Dans cette bourgade française de 300 habitants, Dominique m’attend à l’arrêt d’autobus. L’air chaleureux, il prend ma valise et me conduit à l’une des maisons du Village Saint-Joseph, la maison du Pain. On nous présente les lieux: la chapelle, l’atelier de mosaïque, le jardin, l’enclos des brebis. Avant d’accueillir des résidents, Dominique et sa femme Angélique passent huit mois à remettre en ordre les bâtiments que tenait à bout de bras la dernière sœur d’une petite communauté établie sur les lieux depuis les années 1970. Vivant sur place avec deux filles trisomiques, le couple fait le pari audacieux de restaurer la dignité des abandonnés de la vie.
«Ici, ça nous a plu parce que c'était très rural, dans un cadre magnifique. La maison ressemble à une maison familiale, aussi. Ça nous a paru propice pour accueillir des personnes qui ont besoin d'être consolées», nous dit Angélique.
«La stabilité qu’on leur propose, c'est la stabilité de notre couple et de notre foi. Les personnes accueillies ici ont des problèmes familiaux de tous ordres. Elles n'ont pas connu un foyer avec un père et une mère qui s'aiment. C'est un peu ça qu'on offre ici, cette découverte que oui, c'est possible de s'aimer.»
Le gout de la sobriété
La cloche sonne pour annoncer le souper. Dominique nous présente à trois hommes en séjour pour combattre des dépendances en tout genre. Pommes de terre et tranches de jambon ornent nos assiettes. Ce sera tout. C’est Mathieu qui les a préparées. Il lui fallait passer à travers le reste de la vingtaine de paquets donnés gratuitement par l’épicerie du coin. Toutes les semaines, le responsable de la cuisine compose le menu en fonction des invendus. Dans les maisons du Village Saint-Joseph, on vit simplement.
«Les dons correspondent toujours aux besoins qu'on a. Si, parfois, on a énormément de jambon, on mange beaucoup de jambon. C'est comme ça. Pour nos frères, c'est parfois difficile. Quand on parle de dépendance, on pense drogue ou alcool, mais il y a le portable, il y a la nourriture. Il y a le fait de devoir toujours être esclave des désirs physiques. On a envie d'un soda, de tel fromage, on l'achète. Ici, c'est vraiment libérateur, car on n'a plus à y penser. On est dans l’action de grâce parce qu’on le reçoit», constate Angélique.
Quand les résidents arrivent sur place, le téléphone portable est mis sous clé. «Avec le portable, chacun se réfugiait dans sa petite bulle. C'est un peu radical au départ, mais on voit bien que ça crée plus de vie fraternelle.»
Avant de distribuer les tâches, on se rejoint à la chapelle. On lit l’évangile à la lumière de ce qu’on vit. Antoine se confie sur ses démêlés avec la justice, William s’émerveille du chemin parcouru, pendant que Vinciane, l’une des filles du couple hôte, se promène pour dire à chacun qu’elle l’aime.
«On est là pour offrir un temps, un lieu, un cadre. Chacun y reste le temps qu'il souhaite. Et il reçoit ce qu'il peut. En fait, le seul qui agit vraiment, c'est le Seigneur. Ça ne nous appartient pas. Il y a une espèce de gratuité et d'abandon», témoigne Angélique.
Une dose de grâce
À environ 300 kilomètres de là, en Bretagne, vivent les fondateurs du Village Saint-Joseph. Ils nous accueillent dans leur chaumière semblable à une maison de hobbits, un ancien moulin à eau. Katia porte une longue robe fleurie et deux tresses, Nathanaël a une barbe fournie. Les membres du couple incarnent dans leur style la simplicité dont leur vie témoigne.
Illustration: Marie-Pier LaRose
«Je suis sensible à l'accueil parce que j'ai été accueilli. Et le plus grand miracle est que je me suis laissé accueillir», témoigne Nathanaël, qui invite avec sa femme des personnes seules à diner tous les dimanches après la messe.
«J'étais un enfant blessé. J'ai vécu dans la peur parce que mon père était très violent. J’étais entré dans une forme de mutisme. Quand j’ai eu 14 ans, il y a eu Mai 68 [un mouvement de contestation culturelle et sociale]. Je suis rentré à fond là-dedans. J'ai quitté ma famille, je vivais en marge de la société. J'ai commencé à mentir, à voler et à me droguer.»
Nathanaël en vient à se piquer tous les jours. Après trois ans à mener un train d’enfer, il entre dans une église, à bout de forces. «Et si c’était vrai?» Il ose se poser la question de Dieu.
Quand Nathanaël sort de l’église, un groupe de chrétiens chantent sur le parvis. «J’ai vu le bonheur, la paix et la joie. C'était ça que je cherchais. Ils m'ont emmené chez eux, m'ont donné à manger, m’ont proposé de prier pour moi. Je ne sais pas combien de temps ça a duré. J’ai vécu une expérience d’amour de Dieu incroyable. Je suis reparti complètement transformé, guéri et libéré», témoigne Nathanaël, qui n’a jamais retouché à l’héroïne. Il passe l’année suivante dans une communauté de sœurs pour «réapprendre à vivre». Et déjà, il y accueille des gars de la rue, créant une véritable révolution au couvent.
Jeannette et Marcel
Avant de se rencontrer et d’en venir à accomplir la mission tout à fait originale qui est la leur, Katia et Nathanaël suivent des parcours atypiques. Pendant douze ans, Nathanaël considère le sacerdoce dans une communauté nouvelle. Katia, elle, tente de devenir religieuse, en vain. C’est à l’aube de la quarantaine qu’ils se rencontrent enfin. Vu la vasectomie de Nathanaël et leur âge relativement avancé, ils se marient dans l’optique d’être féconds autrement.
«On a reçu le sacrement du mariage comme la manifestation de la présence réelle de Jésus au milieu de nous qui se révèlerait à travers les petits et les pauvres», exprime Nathanël. Aussitôt mariés, ils accueillent dans leur foyer la mère de Katia, atteinte d’Alzheimer. «Jeannette nous a vraiment fondés en tant que famille d'accueil. Elle pouvait avoir des phases d’agressivité. C'était lié à la maladie. J'ai vu très vite que mes capacités d'aimer étaient limitées. J'ai compris qu'il fallait recevoir de Jésus cet amour-là», constate Nathanaël.
Deux mois plus tard, ils reçoivent un coup de fil inattendu. Un ami aumônier leur demande s’ils peuvent héberger un détenu qui sort de prison. «Pour nous, poursuit Nathanaël, c'était un appel direct du ciel. On a tout de suite dit oui. Marcel était un gars bourru et sauvage, malpoli, sans hygiène. Le Seigneur nous a donné de l’aimer. Et lui aussi s'est laissé aimer.»
«Marcel a beaucoup aimé Jeannette. Il allait au jardin lui cueillir des fleurs. Voir une personne encore plus fragile que lui pouvait toucher son cœur.» Selon Nathanaël, nos sociétés séparent dans leur case des groupes comme les alcooliques, les vieux et jeunes. Il voit cela comme un drame: «Quand on les fait vivre ensemble, il y a une complémentarité extraordinaire.»
Le village fait des petits
Contre toute attente, Katia donne naissance à trois enfants. Ça n’empêche pas le couple de continuer d’héberger des gars de la rue, jusqu’à ce qu’ils aient besoin de plus d’espace pour accueillir. En 1998, grâce à un héritage du père de Katia, le couple achète l’école Saint-Joseph, à Plounévez-Quintin, en Bretagne.
Un second couple se joint à l’aventure une année plus tard. Ensemble, ils créent le Village Saint-Joseph, qui fait des petits. D’autres couples veulent faire comme eux. Et à tous coups, on trouve de nouveaux lieux pour chacune des familles.
Nathanël raconte: «Je pense que le Village Saint-Joseph est prophétique pour l'Église. Souvent, on est appelés dans des déserts. À la maison du Pain, c'est un désert spirituel. Mais comme c’est un lieu de vie fraternelle et spirituelle, il y a vraiment un rayonnement qui va au-delà. Et ça, c'est la grâce des pauvres. C'est pour ça qu'on dit que les pauvres sont nos maitres,»




