
Méditation, prière, pleine conscience, oraison: comment ne pas s'y perdre?
Quête de sens. Équilibre psychique. Apaisement intérieur. Détente du corps. Les raisons de s’investir dans diverses pratiques spirituelles sont multiples. L’appétit se fait sentir. Notre plein épanouissement viendra-t-il donc de l’Orient?
Je suis alors enceinte de mon premier enfant. Avec mon mari, nos possessions se résument à divers meubles de seconde main, comme cette table à langer qu’une dame vient tout juste de me vendre.
«Je sens qu’il y a de bonnes énergies qui circulent chez vous, c’est très plaisant.»
Mon sourire se crispe un peu. «Au revoir, madame. Merci pour la livraison.»
Je l’avoue: j’ai toujours fui devant ce qui ressemble à de l’ésotérisme. Je vois bien, cependant, que ce n’est pas le cas de tous.
Époque assoiffée
Plus de 10 % des Québécois pratiquent le yoga ou la méditation. Selon les derniers bilans du marché du livre, les ventes de livres ésotériques sont en croissance depuis 2020, alors que les ventes de livres religieux ont diminué de moitié en une décennie. Sur les réseaux sociaux, plusieurs astrologues et tarologues bénéficient de l’attention de dizaines de milliers d’abonnés.
Contrairement à l’ésotérisme, le christianisme propose bien plus que détente, réconfort, paix ou guérison. Il invite à recevoir un amour vrai et inconditionnel de la part d’un Dieu qui se laisse notamment atteindre dans le silence, par la contemplation.
Par ailleurs, ces croyances semblent attirer particulièrement les jeunes. En France, 75 % des femmes de moins de 35 ans croient en l’astrologie ou la numérologie. Et une étude participative de l’Université de Montréal montre que les Québécois de 20 à 35 ans adoptent des pratiques spirituelles très diverses afin de répondre à leurs besoins de guérison intérieure, de paix et de bienêtre.
C’est probablement la clé de ce foisonnement ésotérique: la sempiternelle quête de sens, de quiétude et de bonheur. D’ailleurs, le rythme obsédant de nos vies accentue probablement ce besoin de tranquillité intérieure. Et puis, le contact intime avec le mystère ou des vérités révélées nous attire aussi.
Chacun pratique donc en fonction de ce qui lui fait du bien, qu’il s’agisse de tirer des cartes, de vivre un pèlerinage ou de bruler de la sauge. Ce potpourri spirituel peut sembler inoffensif ou anodin. Pourtant, il existe de grandes différences entre la prière chrétienne et les pratiques ésotériques. La principale étant que l’ésotérisme ne peut parvenir à répondre à notre aspiration la plus profonde.
Aspiration et contemplation
Quelle est-elle, cette aspiration? L’amour, tout simplement. Contrairement à l’ésotérisme, le christianisme propose bien plus que détente, réconfort, paix ou guérison. Il invite à recevoir un amour vrai et inconditionnel de la part d’un Dieu qui se laisse notamment atteindre dans le silence, par la contemplation.
Selon le pape Benoît XVI, le silence et la contemplation servent à «conserver, dans la dispersion de la vie quotidienne, une union permanente avec Dieu» qui peut ensuite transformer tout notre être.
Cette union, on l’atteint bien difficilement. C’est pourquoi l’Église invite les croyants à prier ensemble et individuellement à plusieurs reprises durant la journée. Lors de ces temps d’arrêt, on peut méditer les textes bibliques ou encore dialoguer avec Dieu par l’oraison, ce «commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé», disait sainte Thérèse d’Ávila. Ces prières mènent parfois à la contemplation.
Les mots expriment difficilement l’expérience de contemplation chrétienne. Elle est «une sorte d’élévation vers Dieu de l’esprit ravi au-dessus de lui-même et goutant les joies de la douceur éternelle», dixit Guigues II le Chartreux, un religieux du XIe siècle.
Pour le moine trappiste Thomas Merton, elle est un émerveillement spirituel, une gratitude mêlée de respect devant le caractère sacré de la vie et des êtres. Elle est également la réponse à l’appel «de Celui qui n’a pas de voix, et qui cependant parle dans tout ce qui est, et surtout dans les profondeurs de notre être». La contemplation est donc un écho, une «profonde résonance au plus intime de notre esprit, lorsque notre vie même perd sa voix distincte et que seules la majesté et la miséricorde du Dieu vivant et caché la font retentir».
Ces descriptions ne convergent-elles pas avec d’autres pratiques spirituelles? En effet, plusieurs techniques de méditation produisent une attitude de détente corporelle et intérieure. Elles invitent au silence et à la solitude, qui disposent au recueillement. Certaines reconnaissent l’existence d’un mystère qui nous dépasse et invitent aussi à une forme de purification du cœur. Cela dit, les divergences sont également nombreuses.
Quelques distinctions
Pour le cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI, la contemplation chrétienne comble «toutes les aspirations présentes dans la prière des autres religions […] sans pour autant que le moi personnel et son caractère de créature doivent être annulés et disparaitre dans l’océan de l’Absolu». Comme la contemplation nait d’une relation à Dieu, elle n’annihile pas celui qui regarde, ni ses aspirations.
Dans cette prière, on ne recherche pas non plus un vide mental. D’ailleurs, «le soin même que l’on apporte à ne penser à rien éveillera l’intellect à penser beaucoup», nous dit sainte Thérèse d’Ávila. Le vide dont Dieu a besoin est celui «du renoncement au propre égoïsme, pas nécessairement celui du renoncement aux réalités créées qu’il nous a données et au milieu desquelles il nous a placés», avance Ratzinger.
Ainsi, si la contemplation nous invite à lever les yeux au-dessus de nous, elle ne fait pas abstraction de notre vécu ou de nos émotions. Lorsque cette union de l’âme avec Dieu survient dans nos expériences douloureuses, elle devient même, pour le cardinal allemand, une «authentique participation à l’état d’abandon sur la croix de notre Seigneur, qui demeure toujours modèle et médiateur de la prière».
Christ au cœur
Toutes ces distinctions entre la contemplation chrétienne et les pratiques ésotériques sont loin d’être exhaustives. S’il n’y avait qu’un seul élément à retenir, c’est sans doute celui-ci: la contemplation chrétienne s’inspire du Christ et conduit au Christ.
Cela peut sembler bien abstrait. En pratique, il s’agit simplement d’entrer en relation. Nul besoin d’initiation, de paroles précises, ou d’atteindre un état d’éveil intérieur. Seul un silence vulnérable est nécessaire. Dans les mots de saint Ignace de Loyola, «Dieu comble, Dieu entraine, Dieu accomplit son œuvre, et tout cela ne peut se faire que dans le silence qui s’établit entre le Créateur et la créature».



