
L’art de dire «Wow» avec frère Gregory Pine
Défilement illimité, agenda surchargé, vitesse imposée: notre mode de vie moderne semble s’opposer en tout à l’art de contempler. Pourtant, le frère dominicain Gregory Pine est convaincu que notre quête de bonheur et la qualité de nos relations en dépendent. Nous avons passé une heure en sa compagnie pour retrouver le gout et le sens d’une vie moins hyperactive et plus contemplative.
Le Verbe: Nous vivons dans un monde saturé d’informations et de sollicitations. Comment arriver à nous poser comme des contemplatifs en ce temps hyperconnecté où tout semble aller trop vite?
Frère Gregory Pine: La culture actuelle nous expose à beaucoup de tentations qui risquent de nous détourner de nos aspirations contemplatives.
Si nous ne sommes pas critiques quant à notre manière d’utiliser les médias ou la technologie, nous serons très facilement assimilés aux désirs, aux attentes et aux besoins de ceux qui dirigent ces canaux. Comme on dit: si tu ne sais pas quel est le produit qu’on te vend, c’est que toi-même tu es le produit.
Je pense donc que tout effort pour devenir contemplatif impliquera toujours une certaine prise de distance à l’égard des médias et de la technologie – une mise à distance de l’immédiateté, de la précipitation, de ce paradigme du contrôle, de la manipulation et de la consommation.
GREGORY PINE
Professeur de théologie et directeur adjoint du Thomistic Institute à Washington, il est l’un des prêtres américains les plus suivis au monde grâce à ses activités sur le continent numérique. Son célèbre balado Godsplaining où il discute des questions essentielles de la vie à partir de la pensée chrétienne, cumule plus de 4 millions de vues.
Nous avons besoin d’un certain esprit minimaliste, ou ascétique, comme on dirait dans la tradition chrétienne. Cela est nécessaire afin de permettre à l’esprit humain de retrouver sa respiration propre.
Mais quand on fait défiler Instagram, ne sommes-nous pas en train de contempler? On y regarde des images et y apprend des choses, non?
Pas tout à fait. D’abord, parce que, sur Instagram, on apprend surtout des choses futiles – et ces choses sont précisément conçues pour susciter une réaction basse, purement émotionnelle: de la colère, de la moquerie, du mépris ou du sarcasme, par exemple.
Ensuite, le problème avec nos écrans, c’est qu’ils sont potentiellement toutes choses. Nous ne les abordons pas avec une intention claire et de manière responsable.
Combien de fois ouvre-t-on son téléphone en se disant: «Je vais consulter mes courriels», puis, en voyant les notifications, les appels manqués ou les messages, notre esprit se vide complètement? On oublie aussitôt pourquoi on avait pris son téléphone à l’origine.
Un téléphone et un ordinateur peuvent tout devenir, et c’est ce qui rend extrêmement difficile l’exercice d’une liberté responsable: nous pouvons partir dans une infinité de directions possibles.
Et dans cet état d’esprit, nous avons tendance à nous rabattre sur l’activité la plus basse. À ce stade, ce n’est même plus du divertissement, c’est de la distraction, voire de la dépendance.
Nous, êtres humains, sommes faits pour créer de l’art. Mais nous nous contentons souvent de distraction et de dépendance, parce que nous savons bien qu’il y a une certaine difficulté dans la contemplation à laquelle notre humanité aspire, et nous nous en détournons.
Et nos téléphones facilitent cette fuite, parce qu’ils ne nous demandent rien.
Mais qu’est-ce que contempler exactement? Cela nous parait parfois mystérieux ou compliqué.
C’est difficile à expliquer parce que c’est au contraire si simple.
Il y a deux manières principales de penser. Pour beaucoup de gens, le premier usage de la pensée est pour accomplir quelque chose. Dès notre réveil jusqu’à notre coucher, la plupart de nos pensées sont dirigées vers des choses pratiques. Mais la contemplation, c’est une autre manière de penser. C’est un regard porté sur la réalité sans idées ni désirs de l’utiliser. Peut-être qu’ensuite il y aura quelque chose à faire avec cette réalité, mais au départ, c’est simplement un regard d’émerveillement.
Ce n’est pas nécessairement quelque chose de romantique ou d’exotique, c’est simplement que je dois m’arrêter un instant, parce que quelque chose devant moi résiste à ma saisie. Pas de façon violente, mais dans le sens où cela a une profondeur que je ne peux pas simplement absorber immédiatement.
Peut-être que la contemplation n’est rien d’autre que cela: un simple regard posé sur la réalité, en disant «Wow!» Et je pense que cela suffit pour un être humain: dire «Wow!»
Auriez-vous un exemple dans votre vie?
J’ai vécu à Fribourg en Suisse pendant trois ans et je marchais dans les montagnes presque tous les samedis. Les Alpes sont si grandes que cela devient évident: on ne peut rien leur imposer. Ce sont des réalités sauvages remplies d’une beauté que je ne peux pas commander, manipuler ou voler.
La véritable contemplation ressemble plutôt à une invitation à expérimenter la beauté par une forme de non-utilisation. Parfois, la réalité nous pose des questions, non pas des questions d’efficacité, d’optimisation ou de performance, mais des questions plus profondes. Et alors, nous devons nous arrêter un instant pour y penser.
Courtoisie Gregory Pine
N’est-ce pas perdre son temps que de s’arrêter pour penser et ne «rien faire»? Ne vaut-il pas mieux transformer le monde que simplement le regarder?
La contemplation n’enlève rien à l’action.
Il est tout à fait légitime que les gens s’engagent dans des activités utiles. Mais la vraie question est la suivante: à partir de quelle base se lance-t-on dans cette activité? Agit-on à partir de l’anxiété, de l’inquiétude, de la peur – ou encore parce qu’on croit être les seuls à pouvoir sauver la situation? Ou bien agit-on à partir d’une abondance de contemplation, d’une réelle compréhension de ce que cette difficulté implique et d’une véritable sensibilité aux éléments en jeu?
Par exemple, si je tombe sur deux pays ou deux personnes engagées dans un conflit, je pourrais dire: «Voilà ce qu’il faut faire: toi, fais ceci, et toi, fais cela.» Mais si je ne les ai pas écoutées, si je ne les ai pas réellement entendues ni compris la nature de leur différend, les chances que je propose une solution utile sont très faibles. En revanche, si je prends le temps d’écouter les deux parties, alors la probabilité que la solution soit juste est bien plus grande.
Notre activité doit donc être forgée dans le creuset de la contemplation.
La contemplation serait donc surtout un moyen pour mieux agir?
La contemplation n’est pas seulement ni premièrement un moyen en vue d’une meilleure action. Elle constitue surtout ce que nous attendons en dernier ressort, car au ciel, il n’y a rien d’autre à faire que contempler, tout est accompli. Contempler représente donc la plus haute réalisation de notre humanité.
Cela peut sembler un peu abstrait, mais l’idée de base est la suivante: oui, nous avons un corps qui demande et permet l’activité dans ce monde, mais nous avons aussi une âme, et de cette âme jaillissent des puissances de connaissance et d’amour qui sont la plus haute expression de notre humanité. Ces puissances supérieures témoignent de notre capacité spirituelle. Nous pouvons les exercer pour connaitre des choses futiles, comme des statistiques sur les Blue Jays de Toronto, et même en tirer un certain plaisir. Mais est-ce là la plus haute réalisation de la vie humaine? Sans être croyants, la plupart des gens pressentent qu’ils auraient plus de joie à s’intéresser à des choses meilleures.
Ne mettons pas toute activité de côté comme indigne de nous, car nous avons bien un corps. Nous devons manger, boire, faire la sieste. Nous devons nous rassembler, former des familles, engendrer – pour dire les choses comme elles sont. Mais si ces réalités ne sont pas ordonnées à quelque chose de plus haut, il y a un vrai risque que nous vivions la vie d’une simple bête – une bête seulement plus habile à manier le langage et les outils.
Malgré les prouesses de l’intelligence artificielle, on devine que les machines ne peuvent pas contempler comme nous. Mais nous, en revanche, n’avons-nous pas tendance à penser de plus en plus comme des machines? Il semble parfois que nous les imitons plus qu’elles ne nous imitent.
En effet, mais cela devrait nous conduire à affiner ce que signifie vraiment «être humain».
Nous ne sommes pas de «bons» êtres humains dans la mesure où nous avons une grande puissance de calcul. Nous le sommes dans la mesure où nous avons une compréhension intime de la réalité. Nous sommes faits pour accéder au noyau intelligible de la réalité: Dieu, qui couronne la réalité, et les êtres humains, que Dieu nous présente dans cette réalité.
En un sens, beaucoup de notre humanité consiste à accéder à l’intériorité d’un autre être humain. Dieu nous donne la capacité d’accéder à l’autre afin que nous puissions l’encourager, l’embrasser ou l’accompagner, par exemple. Pas pour le contrôler ou le manipuler, mais pour l’aimer. C’est ça, être vraiment humain!
«Contempler représente la plus haute réalisation de notre humanité.»
Mais en quoi la contemplation est-elle importante pour notre quête de bonheur?
La promesse de la vie contemplative, c’est que l’on peut vivre son humanité autrement: comme une occasion d’entrer en relation avec la réalité – de s’émerveiller, de gouter et de murir.
L’être humain est fait pour la communauté, pour la relation, pour le partage. C’est là l’essentiel. C’est pourquoi celui qui aime dit: «Je veux faire un avec toi, me donner et partager le même espace que toi.» Cependant, à cause de nos corps, nous ne pouvons pas tout à fait partager le même espace physique. Mais grâce à nos esprits, c’est possible de partager le même «espace spirituel», et c’est quelque chose de très beau. Car en tant qu’êtres dotés d’intelligence et de volonté, nous avons la capacité d’unir nos pensées et nos affections à quelqu’un d’autre.
Je crois que la contemplation nous permet de faire exactement cela: devenir «un» spirituellement avec la réalité aimée, et surtout avec les autres personnes.
Diriez-vous qu’il y a même un aspect politique à la contemplation? Peut-on la relier aux enjeux de justice sociale?
Oui, tout à fait. Car si nous voulons vraiment aider les gens, il faut pouvoir orienter leur regard vers une finalité, un sens qui éclaire leurs difficultés. Les êtres humains ne se satisferont jamais simplement d’avoir à manger et à boire. En fin de compte, la plus grande pauvreté est celle du sens et de la finalité: ne pas savoir pourquoi l’on vit.
Or, lorsque notre propre regard est fixé sur les choses les plus importantes et sur Dieu, alors nous pouvons aider les autres à orienter leur vie de la même manière – non pas en leur tordant la tête, mais en descendant de la montagne avec un visage transfiguré, en disant: «Nous avons vu quelque chose!» Et alors, ils s’intéressent à leur tour à ce que nous avons vu, et cela donne une direction décisive à leur vie, un nouvel horizon. Ainsi, le contemplatif peut être médiateur de cette relation avec Dieu qui transfigure l’expérience de celui qui est spirituellement ou corporellement pauvre.
Je crois donc que le plus grand don que l’on puisse offrir à ceux qui sont dans le besoin, c’est ce don de sens qui nait de la vie contemplative. Car cela les aide à se libérer de la présence oppressante de leur propre misère. Et bien sûr, cela doit s’accompagner d’autres œuvres actives – il faut continuer à offrir de la nourriture et des services sociaux. Mais cela ne peut pas se réduire au soin des corps, car les corps sont faits pour les âmes, et les âmes sont faites pour Dieu.
«La plus grande pauvreté est celle du sens: ne pas savoir pourquoi l’on vit.»
Contempler peut-il même transformer nos relations sociales?
Oui, et je crois que c’est là le point essentiel.
Comme je vous le disais, nous entrons souvent en relation avec la réalité pour l’utiliser, mais il faut accueillir l’invitation à entrer en relation avec elle pour s’en délecter – pas dans un sens hédoniste ou vulgaire, mais dans un sens profondément humain.
Je pense souvent à ce poème de Rainer Maria Rilke où il dit: «Tu dois changer ta vie.» Contempler ouvre une véritable liberté d’esprit où l’on ne se dit plus : «Il faut que je change ceci, que je manipule ou contrôle cela, pour mes propres fins.» Mais en reconnaissant quelque chose de beau, d’honorable ou de glorieux, on se dit plutôt: «Il faut que je change ma vie.» Parce qu’on ressent alors le besoin de se rendre digne des choses que l’on contemple, pour mieux entrer en communion avec elles. Et cela est encore plus vrai quand il s’agit de personnes.
Je crois qu’il y a là un besoin immense, parce que les gens sont tellement habitués à être utilisés que, lorsqu’ils rencontrent quelqu’un qui ne cherche pas à les utiliser, mais simplement à les rencontrer dans la vérité, cela devient une occasion de conversion.
Et lorsque les gens vivent une telle expérience – celle de quelqu’un qui s’intéresse vraiment à eux, sans chercher à obtenir de l’argent, du plaisir, accroitre une influence ou exercer un pouvoir –, cela les marque profondément. Ils sont bouleversés qu’une personne veuille simplement les rencontrer comme un autre être humain, accueillir leur regard unique sur la réalité et sur Dieu. Et quand ils commencent à éprouver une confluence de pensée et d’affection, c’est extraordinaire !
C’est cela, au fond, le sens de la vie.



