
Contempler pour sortir de soi
À contrecourant d’un monde obsédé par l’action et l’efficacité, le théologien français Serge-Thomas Bonino prêche plutôt la contemplation et la gratuité. Mais qu’est-ce que contempler, en vérité? Et comment le christianisme a-t-il influencé l’art de contempler? Que ce soit à travers les beaux-arts, la nature ou la Bible, le frère dominicain croit que s’arrêter et admirer peut changer notre vie plus que n’importe quelle autre activité.
Le Verbe: De nos jours, la contemplation peut évoquer aussi bien la pensée, la prière, le silence ou l’extase. Comment la définissez-vous?
Serge-Thomas Bonino: Je dirais que la contemplation, c’est une certaine attitude d’accueil face au monde qui consiste à se laisser façonner par la réalité.
C’est assez contraire à une attitude plus prédatrice. Souvent, nous voulons aménager la réalité, la transformer à notre image et ressemblance, ce qui peut être légitime. Mais la contemplation, c’est reconnaitre que la clé de la réalité ne se trouve pas en nous, qu’on a d’abord à la recevoir et à s’insérer dans un ordre, une sagesse qui nous dépasse. Car il y a une rationalité dans le monde qu’il faut apprendre à découvrir, à se laisser instruire et pétrir par elle.
Serge-Thomas Bonino
Né à Marseille en 1961, le frère dominicain Serge-Thomas Bonino entre dans l’ordre des Prêcheurs en 1982 et y est ordonné prêtre en 1988. Docteur en philosophie et en théologie, il enseigne l’histoire des doctrines médiévales et la théologie dogmatique à l’Université pontificale Saint-Thomas d’Aquin (Angelicum) de Rome. Il a été respectivement secrétaire général de la Commission théologique internationale, président de l’Académie pontificale de Saint-Thomas d’Aquin et consulteur à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Auteur et éditeur prolifique, il a récemment publié La philosophie au Moyen Âge (2022), Dieu, Alpha et Oméga — Création et Providence (2023) et Voici, je viens pour faire ta volonté (2024).
Contempler, c’est donc penser?
La contemplation est le stade terminal de la recherche intellectuelle, une vision synthétique de la compréhension du réel. Un peu comme lors d’une randonnée en montagne.
Au début, on met un pied devant l’autre et on ne voit guère que le bout de ses chaussures, et, à certains moments, ça se découvre et on voit l’ensemble du paysage. Je crois que c’est l’image la plus adéquate pour dire ce qu’est la contemplation. C’est-à-dire qu’il y a un travail laborieux de recherche rationnelle, puis, de temps en temps, une sorte de repos de l’intelligence. Ce sont ces points d’étape où un horizon se découvre.
Et, en particulier, sur le plan intellectuel, l’horizon se découvre à travers la connaissance des causes les plus hautes. Ce qui fait que la notion de contemplation est très intimement liée à la notion de sagesse. La science classe les choses, elle cherche à comprendre les relations entre les êtres. Mais la sagesse essaie de donner une vue synoptique, d’avoir une vision d’ensemble de la réalité.
Peut-on penser que même les aigles, qui voient tout d’en haut, contemplent à leur manière?
D’une certaine manière, oui. Cependant, l’aigle voit toujours pour se déplacer, pour se nourrir, pour saisir sa proie. Ce n’est pas une contemplation gratuite. Or, il y a cet aspect de gratuité qui est important dans la contemplation humaine.
Cette gratuité dont vous parlez, il me semble qu’on en fait parfois l’expérience à travers les beaux-arts.
C’est vrai, l’expérience esthétique peut aussi être une porte d’entrée dans le mystère de la contemplation. On regarde parce que c’est beau, tout simplement. Cela nous donne de la joie, sans qu’on ait envie de transformer les œuvres ni de se les approprier.
Les beaux-arts peuvent même ouvrir sur la communion des personnes. Car étant offerte à tous, la contemplation des arts crée des liens. Quelqu’un qui possèderait un magnifique tableau de maitre et qui l’enfermerait à double tour chez lui, pour être le seul à pouvoir le voir, n’aurait pas compris ce qu’est la beauté. C’est un transcendantal qui s’offre à tous et qui est créateur de communion.
«Ce serait une grave erreur de concevoir la contemplation comme une sorte de suspension de l’activité ou de la vie, alors que c’est la forme de vie la plus pleine, justement.»
La contemplation parait néanmoins réservée à une élite, à des personnes plutôt intellectuelles ou mystiques.
Je pense que tout le monde est capable, à un moment donné, de s’arrêter et d’être saisi par la beauté. Être saisi par la beauté d’un paysage ou d’un passage de la Bible, c’est déjà de la contemplation.
Pour les chrétiens, la contemplation est aussi un don de Dieu, une attitude d’admiration gratuite face à la beauté du mystère. À certains moments, on reçoit cette grâce de se tenir en silence, de dire qu’on est content d’être là, tout simplement, comme les apôtres à la Transfiguration: «Seigneur, il est bon que nous soyons ici!» (Mt 17:4)
Mais si la contemplation est en théorie ce qui nous rend le plus joyeux, comment expliquer que les hommes la recherchent si peu et se jettent plutôt dans l’action?
Est-ce que, de fait, cette recherche à travers l’action procure la joie? La célèbre formule du maréchal Lyautey: «La joie de l’âme est dans l’action» ne me semble pas totalement juste.
De plus, si l’on veut employer des termes techniques, l’action est une opération. Mais la contemplation aussi est une opération et, donc, une action. Elle est le déploiement particulièrement riche d’une capacité en nous.
On ne doit pas réduire l’action à l’idée de transformer quelque chose en dehors de soi, l’action «transitive» comme l’appellent les penseurs médiévaux. Il y a aussi l’action «immanente», c’est-à-dire une opération qui me transforme moi, comme connaitre et aimer. La connaissance et l’amour, c’est d’abord une transformation intérieure. C’est moi qui me mets en relation avec une autre réalité. Ensuite, je vais faire des choses pour la personne que je connais et que j’aime. Mais ça, c’est la conséquence de la connaissance et de l’amour.
Il ne faut donc pas avoir une vision trop réduite de l’action. La première action, c’est une transformation de nous-mêmes. Ce serait une grave erreur de concevoir la contemplation comme une sorte de suspension de l’activité ou de la vie, alors que c’est la forme de vie la plus pleine, justement.
Comme si contempler était une sorte de vide de la pensée, de silence absolu?
Cela ne serait pas contempler, car la contemplation doit toujours avoir un objet de pensée. Le premier risque dans la contemplation, c’est de se tromper d’objet et de se contempler soi-même, c’est-à-dire de regarder comment je suis, qu’est-ce que je ressens, etc. Mais, au contraire, la contemplation véritable doit nous sortir de nous-mêmes, être tendue vers quelqu’un d’autre que soi, et, ultimement, vers Dieu, pour les chrétiens.
«La véritable contemplation de Dieu débouche toujours sur la charité envers le prochain.»
N’est-ce pas tout de même une activité plutôt individualiste qui nous recentre sur nous-mêmes? On imagine les contemplatifs seuls, plongés dans un livre ou la prière. Peut-on concevoir la contemplation autrement, comme une activité communautaire?
Certes, les actes de contemplation, comme les actes profonds d’amour, c’est toujours moi qui les pose. Il y a une part irréductiblement personnelle.
Cela dit, il est clair que l’humus — ou terreau —, dans lequel se développe et s’épanouit la contemplation, est un humus communautaire. Elle vient de la communauté, parce que toutes les ressources que nous avons pour contempler, nous les recevons d’elle, et elle débouche aussi sur la communauté, au sens où elle nous engage à un certain type de comportement et d’attitude à l’égard de ceux avec lesquels nous vivons.
Enfin, pour les chrétiens, la source de la contemplation, c’est l’eucharistie, la messe, qui est la célébration commune du corps et du sang du Christ.
Ce n’est donc pas possible de faire comme si la contemplation nous isolait de la communauté.
Vous êtes vous-même religieux dominicain et théologien catholique. Diriez-vous que le christianisme a apporté quelque chose de plus à l’art de contempler?
Je dirais que, sans diminuer la dimension intellectuelle, les chrétiens ont mis en valeur la dimension affective de la contemplation.
Dans la contemplation chrétienne, il y a une affectivité très forte, au sens où c’est d’abord l’amour qui pousse à connaitre. Il y a une sorte de spirale de la contemplation: il faut connaitre pour aimer, et, ensuite, plus on aime, plus on cherche à connaitre davantage. C’est une connaissance qui est inséparable de la relation d’amour à la réalité connue.
C’est entre autres ce que n’a cessé d’enseigner le pape Benoît XVI: dans le christianisme, le logos (raison, verbe) est agapè (amour, charité). La dimension contemplation, c’est le logos. Mais ce logos s’est fait chair, qui est en même temps agapè. Et, donc, entrer dans la contemplation implique une participation à cet amour.
Cela est assez spécifiquement chrétien, puisque la contemplation des philosophes grecs de l’Antiquité était essentiellement intellectuelle.
Mais la charité chrétienne, justement, n’est-elle pas plutôt une activité tournée vers le prochain?
La charité chrétienne est toujours motivée par l’amour de Dieu. C’est une différence d’avec la simple philanthropie.
C’est parce que l’on contemple l’amour de Dieu qu’on est propulsé vers le service du prochain. Ce n’est pas l’un ou l’autre. La véritable contemplation de Dieu débouche toujours sur la charité envers le prochain.
La contemplation doit faire partie de la vie de tout chrétien. Je ne vois pas comment il peut y avoir une vie chrétienne sans une ouverture au mystère de Dieu, qui est précisément le moteur et le motif de l’engagement de charité envers le prochain. La vie des moines et moniales nous rappelle d’ailleurs sans cesse cette dimension proprement contemplative, qui doit être présente en chacun de nous.
Beaucoup de gens, même sans motivation chrétienne très forte, sont très attirés par les monastères, parce qu’il y a une sorte de paix dans laquelle on essaie de se retrouver soi-même face à la nature, face aux autres aussi, et face à Dieu, éventuellement. Les monastères sont comme des signes pour nous rappeler que notre vie, si active soit-elle, prend sa source dans la contemplation et doit conduire à la contemplation.
«Car l’admiration est le sentiment qui enclenche le processus de contemplation.»
Dans la tradition chrétienne, on décrit souvent le ciel comme une «vision» béatifique. Mais, pour le commun des mortels, cette idée de situer le bonheur suprême dans une «vision», c’est-à-dire une forme de connaissance contemplative, peut paraitre étrange. Le bonheur n’est-il pas plutôt dans des relations d’amour?
Il faut se faire une notion juste de ce qu’est la connaissance contemplative. La vision béatifique est un mode d’union à Dieu. Une union qui implique une relation personnelle.
Saint Jean écrit: «Nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu’il est» (1 Jn 3:2). Dans ce «voir», il y a une relation intime. Car l’intelligence, c’est aussi la capacité d’accueillir en nous la réalité, de nous laisser transformer par elle.
La vision doit donc être comprise comme la connaissance au sens biblique. Cette connaissance implique toujours une relation de personne à personne, y compris, parfois, des relations sexuelles. «L’homme connut Eve, sa femme; elle conçut et enfanta…» (Gn 4:1) Et quand saint Paul décrit la vision béatifique, il dit: «[…] je connaitrai comme je suis connu.» (1 Co 13:12)
En somme, comme dans les Saintes Écritures, il nous faut donner toute sa profondeur au vocabulaire de la connaissance, et bien voir que la dimension cognitive implique toujours une dimension relationnelle et affective aussi.
«Goutez et voyez comme est doux le Seigneur!» (Ps 34:8)
Exactement! La sagesse pour les chrétiens est savoureuse. J’aime bien cette idée de douceur. Une chose est âpre quand elle ne s’harmonise pas, mais elle est douce quand il y a un bon contact, un contact sans aspérité. Donc, le Seigneur est doux quand on perçoit qu’on est fait pour cette connaissance du mystère de Dieu.
Si je me sens pris dans le tourbillon de l’activisme et que je veux infuser un peu plus de contemplation dans ma vie, par quoi est-ce que je peux commencer?
Il faut prendre le temps de s’arrêter. Je ne vois pas comment on peut faire autrement. S’arrêter et chercher quelque chose de beau, de grand, qui ne m’est pas forcément utile, et qui suscite mon admiration. Car l’admiration est le sentiment qui enclenche le processus de contemplation.
On peut contempler un enfant qui joue gratuitement. On peut contempler la nature. C’est vieux jeu, mais ça reste quand même pas mal! C’est souvent ce qui touche le plus les gens: un beau coucher de soleil, et, à partir de là, petit à petit, on apprend cette attitude de gratuité devant la réalité qui nous est offerte.
Et vous, qu’est-ce que vous admirez?
J’admire mes frères. Je trouve que certaines choses que font mes frères dominicains, c’est beau et grand. Je suis content d’appartenir à cet ordre des Prêcheurs, où il y a des frères comme ça.
À titre plus personnel, la lectio divina, cette lecture priante de la Bible, est aussi pour moi un lieu de contemplation. J’admire cette Parole de Dieu qui éclaire le sens profond de la vie, des choix qu’on fait et des épreuves qu’on traverse. C’est une parole gratuite qui nous est donnée pour éclairer.



