
Avez-vous déjà rêvé de partir pour Andromède?
Depuis que les Grecs ont gravi, tant bien que mal, les degrés de la pensée menant à la connaissance du premier principe, l’idée de boucher ce puits de lumière, cette issue vers le ciel qu’est la métaphysique, est venue à l’esprit d’un nombre grandissant de membres fourvoyés de la corporation des philosophes. Aujourd’hui, les tenants de cette option sont légion, et la discipline spéculative la plus salutaire passe pour une faribole.
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Avec la tentative kantienne de condamner l’escalier de la métaphysique traditionnelle, qui jusqu’à lui donnait encore, dans la maison de l’homme, accès à l’Autre, l’humanité s’est coupée de ces «preuves de l’existence de Dieu» qui, seules, dans les limites de la raison naturelle, lui permettaient d'envisager l’existence d’un Dieu personnel à l’origine du monde et d’entrevoir, par conséquent, que sa solitude existentielle n’était pas inexorable.
Une autre manière très dommageable pour l’âme d’offusquer inconsidérément le ciel, de s’interdire toute élévation, s’est ajoutée à ce premier emmurement dans la culture humaine quand l’invention de l’électricité commença de produire ce que l’on appelle désormais la pollution lumineuse. Le mot «ciel» est ici à entendre au sens propre du terme, et l’élévation n’est pas celle de l’esprit spéculatif, mais bien celle du simple regard émerveillé.
Le lien entre les deux n’est pourtant pas fortuit. Pour évoquer l'apparition de la conscience métaphysique chez l’homme, Malraux n’a-t-il pas imaginé ce qu’a dû être le sentiment inédit éprouvé par celui qui, une nuit, sur Terre, a eu le premier l’idée non de regarder, mais de contempler le ciel, pour y voir le grand vortex de la voute étoilée tourner imperceptiblement au-dessus de sa tête, tel un gigantesque voilier d’oiseaux coruscants girant sur son axe?
Sur ce sujet, la recherche patiente du savant a rejoint l’intuition du poète. Dans son livre Les origines des religions, Julien Ries (1920-2013) nous explique en effet que ç’aurait été par la voie de «la contemplation de la voute céleste» et par «le jeu de son imagination, c’est-à-dire de sa faculté de symbolisation» que «l’homme archaïque» serait «arrivé à une perception de la Transcendance» et aurait développé, au long des âges, divers cultes ouraniens.
En tout cas, il n’est pas meilleure métaphore de cette philosophie faillie, s’éclairant à la seule lumière de ses forces intellectuelles diminuées – diminuées au point de ne plus pouvoir conclure rationnellement à l’existence de Dieu –, que cette pollution lumineuse bloquant l’accès aux étoiles et parvenant, du fait de sa proximité, à vaincre le feu mirobolant des explosions stellaires, pourtant des milliards de fois plus puissant que nos pauvres ampoules.
Ivresse poétique et métaphysique
Questions: à quand remonte votre dernière rencontre avec Aldébaran ou Rigel? Avez-vous déjà rêvé de partir pour Andromède? La rougeur de Mars a-t-elle déjà enflammé votre imagination? L’enfant que vous avez été s’est certainement pris à ce jeu des ascensions imaginaires; il s’est enivré, pour sûr, des vertiges qui viennent à la pensée des distances infinies – miroir du véritable infini – séparant les uns des autres tous ces «grands luminaires».
J’ai retrouvé quelque chose de cette ivresse poétique et métaphysique l’an dernier, quand j’ai décidé de faire lire Poussières d’étoiles, de l’astrophysicien Hubert Reeves (1932-2023), à quelques jeunes que j’initie aux littératures française et universelle. Ce choix d’une œuvre de vulgarisation scientifique peut étonner, compte tenu du propos du cours, mais il se justifie parfaitement par le fait que le scientifique, pour nous instruire, nous y raconte une histoire.
Quelle histoire? Celle de «la matière qui s’organise» à partir de la formation des particules élémentaires jusqu’à l’émergence de la conscience humaine. Une conscience capable, grâce aux développements fulgurants de l’astrophysique, de contempler désormais tout le chemin parcouru par les atomes, depuis le cœur des étoiles jusque dans notre chair – un itinéraire qui autorise l’auteur à dire que nous sommes faits de la poussière des étoiles.
Histoire d'étoiles
Reeves nous raconte donc une histoire. La plus longue qui soit. Celle de l’univers, depuis ses débuts jusqu’à nos jours. Cette histoire est le récit-cadre à l’intérieur duquel tous les autres récits sont successivement venus s’enchâsser. Ainsi, pour comprendre la portée et le sens de toutes nos tribulations, celles de l’humanité, celles de chaque nation et de chaque homme confronté à sa condition et à sa destinée, il faut les situer dans cette longue histoire.
Ses chapitres sont constitués à partir du savoir astronomique et astrophysique accumulé depuis l’époque – c’était en 1609 – où Galilée, pour la première fois, a pu observer les satellites de Jupiter au télescope. Nous passons ainsi de création en création, des particules aux protons, des neutrons aux atomes, aux molécules et aux cellules, puis aux organismes complexes, après avoir vu défiler la galerie des monstres cosmiques: pulsar, quasar, etc.
Mais le langage des sciences est un langage pour initiés. Il faut donc que le scientifique, pour se faire comprendre, se fasse quelque peu poète. C’est ce qu’est parvenu à faire admirablement Hubert Reeves dans ce classique de la vulgarisation, en exploitant les ressources figuratives de la langue, afin de nous dire en mots (et en images) ce que les radiotélescopes et autres instruments sophistiqués nous disent en chiffres et en graphiques.
Il en résulte un chef-d’œuvre de pédagogie où les figures de style parlent à l’intelligence en passant par le truchement de l’imagination. Les connaissances se sont bien sûr affinées depuis la publication de l’ouvrage, et le livre bénéficierait d’une mise à jour, en particulier sur le plan de sa documentation visuelle, grâce aux récoltes du télescope James-Webb. Mais l’exercice de traduction poétique des données scientifiques vaut en lui-même et conserve une puissance d’évocation intacte.
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Pour décrire l’état premier de l’univers juste après le bigbang, Reeves propose d’imaginer une «grande purée dans laquelle nagent des particules élémentaires». Cette image de la «purée» où «nagent des particules» m’a fait penser aux eaux au-dessus desquelles plane le souffle de Dieu dans la Genèse. À plus de 2000 ans de distance, les deux textes recourent à des images voisines pour suggérer poétiquement le chaos originel.
Rien ne sert de chercher vainement le concordisme. La Bible n’est pas un livre de sciences naturelles crypté. Mais on ne peut pas ne pas remarquer, dans l’un et l’autre texte, la présence d’une nappe liquide évocatrice du chaos. Encore une fois, cela ne veut rien dire. Mais je me plais à penser que le poète biblique, dans un éclair de génie, est arrivé, d’un coup, là où vingt-cinq siècles de science ont fini par conduire l’humanité pérégrinante.




