Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

Antoni Gaudí, mythique et mystique

La Sagrada Família d'Antoni Gaudí domine Barcelone depuis une centaine d'années et captive l’imaginaire de ses 5 millions de visiteurs annuels. Dansant avec élégance sur la limite entre le réel et le rêve, la tour de Jésus-Christ – la plus haute du monde pour une église avec 172,5 mètres – est inaugurée aujourd’hui par le pape Léon XIV. Mais qui est l’homme derrière cette merveille, et quelle était sa vision?

Au pied des montagnes de Prades en Catalogne, un jeune homme à la chevelure blonde étincelante sous le soleil cuisant de la Tarragone avance sur la terre rousse. Il est accompagné de deux amis. Autour d’eux, de grands murs de pierre et des statues de saints inconnus, laissés à l’abandon depuis longtemps. À travers les colonnes et grands portails, les trois adolescents explorent ce qui était la gloire et le joyau des rois d’Aragon, ainsi que leur lieu de repos: l’abbaye cistercienne Santa Maria de Poblet. C’est là que le jeune Antoni Gaudí découvre sa vocation d’architecte, selon une biographie de César Martinell.

Entre le cuivre et le roc

Antoni Gaudí i Cornet nait le 25 juin 1852, vraisemblablement à Reus, près de Barcelone et est baptisé le lendemain. Issu d’une famille d’artisans chaudronniers, le futur architecte grandit en façonnant. Au rythme des marteaux frappant le cuivre, le jeune Gaudí développe une grande facilité à créer et à imaginer des formes complexes. Il y développe les capacités manuelles qu’il appliquera si brillamment dans son éventuelle profession.

Grand voyageur dès sa jeunesse, l’architecte parcourt la Catalogne et le sud de la France. Son amour pour sa terre natale s’affirme de plus en plus au fil de ses périples. Inspiré principalement par sa géologie uniques comme la Montserrat ou les grands rocs des monts de Prades, l’architecte innove en infusant le style moderniste de l’époque de formes naturelles et asymétriques.

Après quelques réalisations comme des lampadaires et la Casa Vicens, son premier grand projet, Gaudí entame celui qui deviendra une véritable merveille de l’architecture moderne: la basilique de la Sainte Famille, communément appelée Sagrada Família. Sous l’égide du grand mécène barcelonais, Eusebi Güell, il dirigera également la construction du parc Güell et de la Casa Milà.

La rose de pierre

Toujours inachevés, les travaux sur la «cathédrale des pauvres» se poursuivront jusqu’en 2034. En tant que «temple expiatoire» dont la vocation est la réparation des fautes, le financement de l’œuvre est assuré seulement à partir de dons et des très nombreuses visites touristiques.

Tombé par hasard sur l’édifice alors qu’il visitait Barcelone, un ami m’avoue avoir versé une larme devant son immensité et sa beauté. En découvrant chacune des façades et sculptures si expressives dans cette jungle de pierre luxuriante que forme la Sagrada Família, il a compris quelque chose de la grandeur de Dieu. Et il n’y est même pas entré!

C’est peut-être cela, en effet, qu’a voulu Antoni Gaudí. L’église gothique classique qui arbore toutes sortes de personnages et de gargouilles, aussi riche en images gravées qu’en arches grandioses, a clairement inspiré la création de la basilique de la Sainte Famille même si son style est plutôt art nouveau. On la dirait sculptée à même un grand rocher au beau milieu de Barcelone.

En découvrant chacune des façades et sculptures si expressives dans cette jungle de pierre luxuriante que forme la Sagrada Família, il a compris quelque chose de la grandeur de Dieu. 

La Sagrada Família se veut une illustration en trois dimensions du Nouveau Testament. Elle mélange aisément les vocabulaires médiévaux et modernes. Pour raconter les évènements majeurs de la vie de Jésus Christ sur les façades, Gaudí fait un usage habile de différents styles. Il allie un certain brutalisme, carré et gris, pour illustrer la mort du Christ, à sa propre version du style gothique avec d’innombrables feuilles sculptées dans la pierre, qui parsème la façade de la Nativité. En survolant les courants artistiques à travers ses sculptures et vitraux colorés, l’architecte nous montre un Dieu qui traverse toute l’histoire de l’humanité.

Artisan mystique

Antoni Gaudí est d’une santé fragile, il souffre de rhumatismes aux pieds depuis sa jeunesse. Souvent en convalescence, il cultive un sens de l’observation et un gout pour la contemplation. Marqué par le deuil toute sa vie: son frère Francesc, sa nièce et un de ses meilleurs amis et collaborateurs, le comte Güell, il se réfugie dans l’avancement du projet de la Sagrada Família. Homme simple et frugal, il dépense sa fortune principalement en aumône. Vers la fin de sa vie, il déclare à ses collaborateurs: «Mes grands amis sont morts. Je n'ai ni famille, ni client, ni fortune, ni rien. Donc, je peux me livrer entièrement au Temple» (Jordi Bonet, L’últim Gaudí, 2000).

Connu pour ses jeûnes fréquents, au point de se rendre gravement malade en 1894, cet homme de prière concentre toute son énergie vers son art et son Dieu. Souvent pris pour un vagabond, échevelé et barbu, il a l’étoffe d’un vrai savant fou.

Il fréquente la messe quotidiennement, toujours habillé de vieux vêtements usés, comme si rien d’autre n’importait que sa grande mission. Sa vie austère prend fin de manière brusque lorsqu’Antoni Gaudí est frappé par un tramway le 7 juin 1926. Il meurt 3 jours plus tard, le 10 juin.

Le pauvre homme git par terre, gravement blessé, pendant des heures. Personne n’ose s’occuper de ce mendiant apparemment inconnu. Un garde civil finit par l’emmener à l’hôpital, où il vit ces derniers jours. Il n’est reconnu que par le prêtre qui lui administre les derniers sacrements. À ses funérailles pourtant, des millions de Catalans viennent lui rendre hommage.

La mort tragique de Gaudí, dans l’oubli et l’abaissement, ajoute à son caractère de mystique. Elle rappelle celle de Jésus Christ lui-même. Seul et dans la pauvreté, Antoni Gaudí et son Dieu se retrouvent de façon unique. Exemple de persévérance dans la souffrance, l’artisan façonne habilement ses chagrins et les transforme en beauté pérenne. Il nous montre que la souffrance n’est pas quelque chose à rejeter, mais à accueillir et à transformer. Gaudí, architecte mystique, prête sa voix aux pierres pour annoncer l’espérance de l’Évangile aux visiteurs de la Sagrada Família.

William Roy-Pelletier
William Roy-Pelletier

Musicien passionné, adepte de métal et de chant grégorien, William est formé en charpenterie-menuiserie. Autodidacte assumé, il met aujourd’hui sa curiosité et son amour des mots au service du journalisme chrétien.