L’IA, prophète du XXIe siècle

Texte de Simon Demers

Encore hier, l’expression consacrée pour décrire la folie médiatique actuelle autour de l’intelligence artificielle était: «ça fait couler beaucoup d’encre.» Nous n’en sommes plus là, c’est évident. Mais où en sommes-nous exactement? L’IA est-elle un nouveau dieu devant lequel s’incliner? un oracle pour nous guider? la matrice prête à nous avaler? Retour vers le futur de la machine.

La nécessité du prophétisme n’a pas disparu avec les anciens royaumes, les temples et les Écritures saintes. Elle a simplement changé de visage. Selon les époques, elle s’incarne dans la voix d’un oracle, l’autorité d’une institution, l’enseignement d’un maitre spirituel, le discours d’un idéologue ou l’expertise d’un spécialiste. Elle renait chaque fois que l’homme cherche une parole capable d’éclairer le présent et de lui ouvrir un chemin vers l’avenir.

Nous accordons ainsi notre confiance à de nouveaux médiateurs, porteurs d’une parole à laquelle nous remettons quelque chose de nos espoirs et de nos peurs.

Mais après avoir congédié le prophète, le curé, le père puis le maitre, l'homme s'empresse de s'offrir une hétéronomie de poche, une petite cybernétique oraculaire.

L'éternel besoin d'une voix venue d'ailleurs

Ce besoin d'oracles est pourtant vieux comme le monde. Dès le XVIIIᵉ siècle avant notre ère, dans la cité de Mari, des hommes et des femmes transmettaient au roi des messages qu'ils disaient tenir directement des dieux. Comme l'a montré l'assyriologue Dominique Charpin, ces voix venaient rappeler au souverain son devoir de justice envers les plaignants. On retrouve ce même élan en Assyrie, dans l'Israël biblique ou chez l'apôtre Paul, qui exhortait les chrétiens de Thessalonique au discernement face aux prophéties (1 Th 5, 19-21).

Pourtant, l'individu contemporain se veut autonome et libéré de tout dogme. Mais après avoir congédié le prophète, le curé, le père puis le maitre, il s'empresse de s'offrir une hétéronomie de poche, une petite cybernétique oraculaire. Il demande désormais à un produit commercial payé mensuellement de lui dicter l'art du bien vivre.

Sans corps ni visage, la voix de l'IA tire son pouvoir de son anonymat. Ne venant de nulle part, elle donne l'illusion d’émaner directement du Très-Haut. Omnisciente en apparence, affranchie qu’elle est de l'erreur, elle se consulte à voix basse dans la pénombre d'un écran, rejouant la liturgie antique des consultations oraculaires.

Le vrai prophète contre la machine

Peut-on alors parler d'un nouveau prophétisme sans transcendance ni révélation ?

Dans la Bible hébraïque, le nabi prêtait sa voix à l'Autre pour proclamer une vérité que l'assemblée préférait ignorer. Dans le livre d'Amos, Dieu exige de faire taire les cantiques des oppresseurs et réclame que la justice jaillisse « comme un torrent qui ne tarit jamais » (Am 5, 23-24). Cette parole ne vise pas d'abord les impies, mais les croyants installés dans leur confort. Elle vient ainsi déranger ceux qui prient avec ferveur tout en tolérant l'injustice qui ne leur coute rien.

Le vrai prophète ne se contente pas de prédire l'avenir, mais de bousculer le présent. Amos gardait son troupeau quand Dieu l'a saisi (Am 7, 14-15); Jérémie, moqué et supplicié, était brulé de l'intérieur par une parole qu'il ne pouvait étouffer malgré le martyre qu'elle lui faisait endurer (Jr 20, 7-9). L'IA, elle, n’encourt aucun de ces risques. Elle ne fait que répéter, avec une certaine solennité, le bagage humain cristallisé en elle.

Alexis de Tocqueville redoutait déjà cette tentation où la foi dans l'opinion commune deviendrait «une sorte de religion dont la majorité sera le prophète».

La conscience sous influence

Pourquoi accordons-nous alors plus de confiance à une voix synthétique qu'à un ami proche? D'où vient ce pouvoir qui fait passer l'avis d'un logiciel avant notre propre jugement?

Dans Magnifica humanitas, Léon XIV rappelle que la technique n'est pas neutre, qu'«elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l'utilisent». Son apparente objectivité nous déshabitue pourtant de l'effort de juger et nous fait oublier les présupposés culturels et idéologiques de ses concepteurs.

Alexis de Tocqueville redoutait déjà cette tentation où la foi dans l'opinion commune deviendrait «une sorte de religion dont la majorité sera le prophète» (De la démocratie en Amérique, t. II,1840). Nous accueillons alors la réponse de l'IA comme un jugement supérieur, en oubliant son origine pourtant bien humaine.

La note Antiqua et nova dénonce quant à elle la tentation de faire de l'IA un substitut de Dieu. C'est une vieille idolâtrie rhabillée de technologies neuves. Nous nous prosternons devant l'œuvre de nos propres mains et lui conférons une autorité qui finit par nous asservir.

Ce qui manque à la machine

Le prophète ne parle pas d'abord en son nom propre. Il relaie une parole qui le précède et le dépasse.

Cette parole le saisit pleinement sans lui demander la permission, jusqu’à le briser, comme elle a brisé Jérémie.

L'intelligence artificielle, elle, n'est qu'un miroir poli par nos propres mots. Elle n'a ni chair à offrir en gage ni Autre à qui obéir. Elle ne reçoit aucun appel, sinon celui de nos propres passions et ne répond qu’aux seuls marchés économiques.

Collaboration spéciale
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