
Walk My Walk
Le label genuine ne brille que dans une atmosphère d’ignorance et de soupçon. Genuine leather, «vrai cuir», suggère qu’il y en a du faux et suppose qu’en la matière je suis incapable de discerner. Non seulement parce que je ne m’y connais guère en maroquinerie, mais aussi parce que le tanneur, le maroquinier, l’artisan ne font plus partie de notre entourage. Suffit à le prouver ce label écrit dans une langue qui n’est même pas la française.
Ainsi l’authentique, comme quête et comme garantie, ne commence qu’avec la contrefaçon. Il lui est corrélatif. Il ne la précède même pas. Il en dérive. Mieux: il la stimule pour qu’elle le simule avec plus d’efficacité. Il est son horizon, son avenir. Le propre d’une contrefaçon n’est-il pas de ne point paraitre ce qu’elle est? Avec le désir d’authenticité s’étend le règne du simili.
Cela s’entend spécialement avec la musique générée par intelligence artificielle. Son but, d’accord avec le test de Turing, est d’avancer cachée. Sa simulation se doit d’être une dissimulation. Il lui faut donc d’entrée de jeu écarter le genre électronique, trop reconnaissable. On en arrive à cette loi déconcertante (pour des dehors plus concertants): si ça sonne électronique, ce n’est pas de l’IA.
Dans le domaine musical, l’IA est automatiquement promptée vers l’acoustique, le sentimental, la voix chaude ou rocailleuse – pourquoi pas le grunge et le lo-fi?… Voilà Xania Monet, dans le style de Whitney Houston (dont on avait déjà organisé une tournée post mortem en hologramme). Et voici deux groupes qui se sont récemment hissés au sommet des palmarès: Velvet Sundown («couchant de velours», image qui prétend toucher les sensibilités romantiques) et Breaking Rust («rouille jaillissante», évènement qui se présente justement comme une menace pour les ordinateurs), le premier, de rock vintage, le second, de country.
Le titre principal de ce dernier, Walk My Walk – très réussi, il faut l’admettre –, est porté par un gros timbre de cowboy farouche. Il affirme son identité de vieux loup solitaire traçant sa route bien loin des machines. Traduction du premier couplet: «J’ai été mis à terre, mais je ne me laisse pas abattre / J’ai de la boue sur mon jean, mais je suis toujours prêt à y aller / Chaque cicatrice est le récit d'une histoire à laquelle j'ai survécu / J’ai traversé l’enfer, mais je suis toujours en vie.» On en conclut que le single qui aura l’air le plus roots, qui défendra le retour à la nature et dénoncera l’intelligence artificielle, proviendra sans nul doute d’une intelligence artificielle.
J’ai souvent noté que le meilleur cliché de la féminité ne pouvait se rencontrer que parmi des trans, lesquels, n’étant pas femmes, ne peuvent que proposer la meilleure image du féminin. L’intelligence artificielle, n’étant rien, ne peut que nous proposer la meilleure image de tout. Rien de nouveau sous le soleil, au fond. C’est toujours l’idole que l’on met à jour. L’idole se fait toujours passer pour l’idée (selon Platon) ou pour le dieu (selon la Bible). Et elle nous appelle à être authentiques, pour que nous n’ayons pas à nous exposer à la Vérité.




