Illustration: Matthieu Lemarchal

Contre la contemplation

  • 1

    Celui qui parle de la contemplation, même pour en chanter les merveilles, ne contemple plus. 

Il réfléchit. Il perd l’extase pour faire la roue, celle du retour sur soi ou sur son propre acte.

Le contemplatif ne sait pas qu’il contemple. À peine s’il sait qu’il existe lui-même. Il s’oublie dans son objet, qui devient alors le vrai sujet. Il se tourne tout entier vers l’autre, qui le rend étranger à lui-même. En un mot, il est absorbé. Peut-il rendre compte de ce qu’il est en train de contempler? Comment, en cet état, pourrait-il écrire? Mais comment pourrait-il se taire en son criant silence?

Ce mot «contemplation», je voudrais le prendre ici dans son sens le plus strict et le plus fort, le distinguant de la théorie enchainant ses concepts, de la spéculation parée de miroirs, de la considération qui se tient dans sa réserve et son respect, de la poésie même, pareille à cette main qui voudrait donner de la fontaine à la bouche d’autrui, et l’eau file entre ses doigts: reste cette trace brillante, cette mouillure qui reflète la flamme et qui, loin d’étancher la soif, la creuse encore. Contemplatio, de cum, «avec», et templum, «temple». Contemplari, faire temple avec l’autre, le sanctuariser, mais de telle sorte que cela vienne de lui plus que de notre action volontaire, puisque ce verbe latin se présente sous une forme passive.

  • 2

    Les parois d’un tel sanctuaire ne s’élèvent que parce que l’on est renversé.

Le chœur de ce temple ne résonne que parce que l’on est sans voix. Voyez comment le corps du contemplateur s’amenuise à la façon de ces couteaux multifonctions dont se replient toutes les lames. Ses yeux restent grands ouverts, sans doute, mais ses mains sont jointes, ses genoux sont pliés, son buste s’aplatit sur ses cuisses – et ce recroquevillement est son envol. La vérité de l’homme n’est plus dans la station droite, mais dans le prosternement.

Le ver de terre est mieux déroulé. Le serpent mange moins de poussière. Car le voici, ce fils d’Adam, les fesses plus hautes que la tête parce qu’il contemple ce brin d’herbe ou ce grain de poussière, précisément. Vous vous souvenez peut-être du jour où rabbi Bounam, se promenant hors de la ville avec deux ou trois disciples, se pencha soudain, ramassa un grain de sable, puis, après l’avoir admiré un assez bon moment, le reposa soigneusement à sa place avant de déclarer avec l’heureuse solennité d’un canon conciliaire: «Celui qui ne croit pas que c’est la volonté de Dieu que cette poussière soit là exactement où elle est, celui-là n’a pas la foi et ne croit point.»

Combien le rabbin dut lutter avant de pouvoir articuler cette parole. N’eussent été les nécessités du corps et les devoirs de la communauté, il aurait très bien pu rester toujours là, immobile, chien de chasse en arrêt définitif devant le gibier fabuleux ou prophète emporté dans un ravissement semblable à celui d’Énoch ou d’Élie. Le grain de poussière suffisait à son ébahissement. Il s’y serait tenu jusqu’au moment de retourner à la poussière.

Une telle fixation n’est pas impossible. J’ai ouï dire qu’elle n’était pas rare chez certains ascètes indous. Ils ne quittent plus leur lotus, entrent dans un jeûne perpétuel, se dessèchent à tel point qu’on ne saurait dire s’ils sont vivants ou morts, et on les enterre dans cette position, assis, emmurés dans leur inexpugnable vision. Mais rabbi Bounam est juif. Il a une femme. S’il ne fit pas d’effort pour s’arracher à sa contemplation, ou s’il ne fut pas doucement regagné par l’habitude de vivre, du moins se laissa-t-il rattraper par le souvenir de sa femme et, à travers elle, par les dix commandements. Alors seulement il put expliquer.

Car le contemplatif, au moment de sa contemplation, n’explique pas, ne s’explique pas ce qui arrive. Il admire. Il adore.

«Le bourgeois n’est pas si contemplatif que se l’imaginait Marx. Non seulement il somnole après ses copieuses lippées, mais il garde toujours un œil sur son bilan comptable.»

  • 3

    De quoi cela sert-il?

De rien. L’homme qui contemple le tigre ne peut se défendre contre ses griffes. L’homme qui contemple l’eau oublie de nager. La contemplation n’est ni réflexion ni calcul. Elle nous dégage de l’utile. Il ne faudrait pas s’en féliciter trop vite. Il pousse des ailes à la fleur, elle s’élève, et ses racines s’éloignent du sol nourricier.

L’utilité, comme chacun sait, nous empêche de voir une chose pour elle-même. Est utile ce qui est bon pour… autre chose, de sorte que c’est cette autre chose (et encore!) qui focalise notre regard. La pomme est bonne à être mangée. Je ne l’avise qu’un bref instant, bientôt déchirée qu’elle se trouve par mes incisives, moulue par mes molaires, et le trognon qui git dans ma paume, loin de recevoir les honneurs de mon estime, disparait sans retard dans la poubelle (pardon! dans le compost – conformément à cette précaution si soucieuse de la planète qu’elle ne s’arrête jamais à contempler une motte de terre).

Pour nous rendre la vue, il faut la nature morte: une pomme en peinture, et je regarde enfin le fruit incomestible, seulement contemplable. Est-ce le rachat originel? Ne serait-ce pas encore un péché? Les agences de recouvrements ne manqueront pas de me poursuivre: je suis planté devant un tableau au lieu de m’occuper des factures.

  • 4

    Le contemplatif, par la profondeur de sa vue, néglige les grandeurs, perd le sens des priorités comme de la hiérarchie. 

Le roi ne lui parait pas plus élevé que le pauvre, simplement parce que le pauvre a des oreilles, ou un nez, et cela suffit à sa fascination. Une pièce d’or à ses yeux n’a pas plus de prix qu’un moucheron. Il en a même moins, du fait que le moucheron est un être vivant de très délicate structure et par qui la lumière danse, comme s’il incarnait le photon.

Donnez à des contemplatifs le gouvernement des peuples, la ruine ne tardera pas à venir. Mieux vaut des mercenaires, des cupides, des ambitieux. Ceux-ci du moins n’ignorent pas leurs intérêts et savent reconnaitre la valeur d’un vase Ming en comparaison d’un verre Ikea. Tandis que ceux-là sont pires que des éléphants dans un magasin de porcelaines. Ils n’ont même pas besoin de les casser pour qu’elles perdent leur valeur de vente: leurs débris leur paraissent aussi précieux que le récipient intact. En vérité, ils n’ont même pas franchi le seuil du magasin. Une flaque de pluie les a retenus dehors, comme si elle contenait le ciel entier.

Ils sont pareils à ces tout-petits qui dédaignent le cadeau couteux pour se réjouir de jouer avec son emballage. Dans la lutte pour la survie, ce sont les plus handicapés. Ils ne se battent pas. Ils sont tout étonnés du sang qui coule de leurs blessures: «C’est merveilleux! Je ne savais pas que, dans mes veines, il y avait un si beau rouge, si vif! Comment? À l’intérieur il était bleu? C’est plus incroyable encore!»

  • Illustration: Matthieu Lemarchal
  • 5

    Tout cela, m’objecterez-vous, est très hypothétique. Il n’y a pas de pur contemplatif. 

La douleur de la blessure a tôt fait de le suspendre, ou la faim, ou le raisonnement, ou la loi, et de faire réapparaitre l’animal raisonnable. C’est vrai. Il y a un temps pour tout, y compris pour cette contemplation qui oublie le temps et le lieu. Si j’en esquisse ici la figure sans mélange, c’est afin d’en faire mieux saillir l’énigme.

Pourquoi de la contemplation dans l’univers? Pourquoi advient-elle au terme de l’évolution, comme son sommet, alors qu’elle n’est manifestement pas un avantage sélectif? Pourquoi ces moments qui voudraient déjà nous fixer dans l’éternel cependant que la dureté des temps réclame une analyse et un recadrage de chaque instant? Est-ce une erreur d’aiguillage?

Dans son prologue au Phénomène humain (1955), Teilhard de Chardin présentait l’«effort pour voir» comme la «clé de l’Univers»: «L’histoire du Monde vivant se ramène à l’élaboration d’yeux toujours plus parfaits au sein d’un Cosmos où il est possible de discerner toujours davantage.» Il conclut de cette clé à une vision progressiste de l’évolution, où tout va du bigbang au Point Oméga, où tout tend naturellement vers une plus grande union de l’esprit et de la matière.

Est-ce bien ce qui se passe avec les yeux de la contemplation? Celle-ci est bonne, sans doute. Et elle se joue bien dans ce monde, à tel point qu’elle fait hostie adorable de n’importe quelle miette de pain. Elle n’est pourtant pas de ce monde. Non par mépris des choses. Au contraire. Par célébration. Chantant le Magnificat de la fourmi, le Hosannah du grain de sable, et, ce faisant, laissant faire, laissant aller, délaissant l’utile et même le nécessaire… De sorte que l’œil ici s’ouvre aussi comme un gouffre. Et que la contemplation a quelque chose d’essentiellement apocalyptique.

  • 6

    Marx avait entrevu cela quand il l’accusait d’être complice de l’injustice. 

Au lieu de transformer le monde pour le rendre plus équitable, on se contente d’en apprécier le spectacle, ce qui, d’après lui, est un acte fondamentalement bourgeois, puisqu’il suppose d’avoir bien mangé ou de n’avoir pas à se préoccuper du lendemain. Mais le mal, ou le bien, est beaucoup plus profond. Du reste, le bourgeois n’est pas si contemplatif que se l’imaginait Marx. Non seulement il somnole après ses copieuses lippées, mais il garde toujours un œil sur son bilan comptable.

Comment comprendre que la plus haute attention confine à la plus grande négligence? Ce dont je parle est un phénomène très simple, que l’on retrouve même au tout début de la vie. Les parents sont saisis par le visage du tout-petit, ils le contemplent, ils oublient alors tout ce qu’implique d’avoir mis au monde un nouveau mortel, dont la destinée est d’être envoyé, au mieux, comme un agneau au milieu des loups.

Il est vrai que ce biais contemplatif est aussi celui qui fait perdre à l’homme ses moyens devant la femme trop belle, l’empêchant d’ouvrir la brèche pour une nouvelle naissance (tandis que, lorsqu’il retrouve ses moyens, la contemplation n’est plus vraiment ce qui l’intéresse), mais le problème demeure. Il y va de quelque chose qui ne colle pas avec le système, pas même avec l’écosystème: un grain de sable dans l’engrenage, justement, un suspens dans le fonctionnel, qui n’est pas une fuite vers l’ailleurs, mais une plongée dans l’ici et maintenant sans plus tenir compte des conséquences.

«Comment comprendre que la plus haute attention confine à la plus grande négligence?»

  • 7

    Il y a quelque chose de détraqué dans notre condition.

D’après notre nature, l’action et la contemplation auraient dû marcher ensemble, main dans la main. Elles se comportent le plus souvent comme des sœurs si ennemies qu’ici-bas jamais elles ne se réconcilieront. Ainsi nous font-elles espérer un au-delà.

Un au-delà qui se rencontre toutefois déjà dans la contemplation même. Qu’est-ce qui la motive, dans le fond? Le fait que les choses existent, et que leur présence dans ce monde, de même que le monde lui-même, les rattache à ce qui n’est pas de ce monde, parce qu’elles sont sorties du néant ou, pour le dire avec un vocabulaire plus positif, parce qu’elles sont créées. Voilà ce qui nous pousse à faire temple avec le flocon de neige. Il a beau être plus fugace qu’une éphémère, il n’en est pas moins une créature. Il fond dans sa complète finitude, mais il fuse d’une tendresse infinie.

Celui qui se met à entrevoir cette minutie amoureuse qui enveloppe jusqu’à la volute de fumée se sent bien sûr appelé à prendre soin des choses. Comme l’observe saint Thomas d’Aquin, le propre de la contemplation chrétienne est de surabonder en apostolat. La charité unit l’action et la contemplation. En droit. En fait, ce n’est jamais sans faille. Le labeur que l’action implique est aussi un changement de plan, un dévalement, sinon une chute. Celui qui va au charbon ne profite plus de la douce chaleur dans laquelle luisent les visages. Le sel de sa sueur lui brule les yeux.

  • 8

    Et c’est ainsi que toute contemplation tend vers une apocalypse dans son sens premier et second: une révélation et une catastrophe.

Pas simplement une révélation par la catastrophe, parce que l’invasion des ténèbres nous fait comprendre le prix de la moindre lueur, mais aussi une catastrophe par la révélation même, parce que le contemplatif est si fasciné par la demoiselle qu’il lui marche sur le pied, ou ne s’aperçoit pas, dans son élan, qu’elle se tient au bord d’un précipice. J’ai souvent repensé à cette histoire de la mère qui sourit à son enfant trop mignon à travers le rétroviseur, et qui pour cet instant d’inadvertance fonce tout droit dans la gueule de l’accident.

J’en reviens à cette idée qui m’est chère malgré moi: le contemplatif est un clown (un auguste, celui qui porte le nez rouge de ses patatras récidivistes et s’empêtre dans ses propres vêtements). Ce n’est pas tout à fait une bonne nouvelle, même si cela nous renvoie à la Bonne Nouvelle par excellence. Captivé par une simple écaille de poisson, il ne sait plus la valeur de l’or et de l’argent. Ébloui par une pâquerette, il risque de ne pas voir le béton qui étend son empire. Pire encore: l’éclat du soleil sur le béton parvient encore à lui procurer des ravissements, et il le laisse s’étendre encore, dans une parfaite amoralité.

L’auguste est vraiment eschatologique. Par ses dévastations à la fois innocentes et honteuses, il précipite la catastrophe finale, mais il en appelle aussi à un au-delà qui est l’au-dedans du plus infime des êtres, et jusqu’à une poussière transfigurée.

Fabrice Hadjadj
Fabrice Hadjadj

Fabrice Hadjadj est philosophe et dramaturge. Il réside à présent à Madrid, où il pose les bases d'une nouvelle école: Incarnatus est.