Vous avez droit à la meilleure part

On t’a dit trois parts, Obélix!

R. Goscinny et A. Uderzo, Astérix et Cléopâtre

En l’an 60 avant notre ère, quelques années à peine avant que César n’envahisse toute la Gaule – enfin, presque toute – et que débutent les fabuleuses aventures d’Astérix, le philosophe latin Lucrèce, bien réel, lui, formule cette intuition:

«Puisqu'ils errent dans le vide, il faut que [les atomes] soient tous emportés soit par leur pesanteur propre, soit par le choc d'un autre corps. Car s'il leur arrive dans leur agitation de se rencontrer avec choc, aussitôt ils rebondissent en sens opposés.»

Vous pigez? Moi non plus.

Mais si cette théorie se vérifie pour les atomes, je crois qu’elle s’applique plus encore à mes enfants durant les entresaisons – qui durent au Québec la grosse moitié de l’année. La température extérieure et l’état dégueulasse de la cour arrière limitant les possibilités d’activités en plein air, les rejetons confinés s’entrechoquent sans cesse et engendrent ainsi une suite de mouvements infinis et indéterminés.

Exactement comme les villageois d’Armorique qui s’engueulent et se tapent dessus à coups de poisson (pas) frais s’ils n’ont pas l’occasion de sortir tabasser quelques légions romaines.

Dix-huit siècles après Lucrèce et deux siècles avant mes petits Gaulois belliqueux, le naturaliste écossais Robert Brown observe un phénomène analogue. Il constate que les grains de pollen se heurtent à de très petites particules dans un plan d’eau et s’agitent dans tous les sens, comme des boules de billard qui s’entrechoqueraient dans un mouvement perpétuel sur une table. Depuis ce jour, ou à peu près, on qualifie ces trajectoires aléatoires et incessantes de mouvements browniens.

Nous serions dans l’erreur de croire que le mot «fainéant» vient d’une simple contraction entre le verbe faire et le substantif sans substance néant. Il s’agit plutôt d’un dérivé du latin classique fingere, que l’on traduira gracieusement ici pour vous en un verbe – feindre – dont le participe présent s’énonce «feignant».

Le fainéant fait semblant de travailler.

(Comme moi en ce moment qui écris des mots sur l’origine des mots en espérant que l’inspiration vienne pour d’autres mots.)

L’apôtre Paul a, pour cela, une expression si efficace qu’elle aura traversé deux millénaires: «affairés sans rien faire». Soyons clairs, le problème n’est pas de ne rien faire, mais plutôt de se donner l’air de faire quelque chose alors que l’on gesticule vainement.

Si le nom d’un collègue vous vient en tête, c’est très bien: cela signifie que l’image fonctionne. Si votre propre nom vous vient en tête, c’est encore mieux: cela signifie que votre conscience fonctionne.

Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. 

Deuxième lettre de Paul aux Thessaloniciens

«Marthe, Marthe, lui dit Jésus, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée.» 

Évangile de Luc

Tout le monde connait l’histoire de Marthe et Marie, non? Ah! d’accord. Alors je vous résume.

Chaque fois que Jésus se promenait en banlieue de Jérusalem, il en profitait pour casser la croute chez ses vieux potes de Béthanie:

Lazare, ressuscité des morts par le Fils de Dieu dans une saison précédente, alors qu’il sentait déjà à peu près la même chose que le Tupperware plein de bouffe pourrie d’un collègue et que j’ai garroché dans la poubelle ce matin parce qu’il trainait depuis des semaines dans le frigo du bureau; Marthe, sœur de Lazare, la cheffe cordon-bleu qui mijote et mitonne des petits plats qui, eux, sentent très bon; et Marie, sœur des deux autres qui, dans un autre épisode, ose verser un flacon de parfum-pas-en-rabais-pantoute-dans-la-circulaire-de-la-semaine sur les pieds de Jésus, qui sentaient déjà bon parce que c’est Jésus.

Marthe, dont le nom hébreu Martâ signifie «maitresse de maison ou seigneuresse», se montre en femme qui gère la cabane. Parait en contrôle, mais pas tant que ça, puisqu’elle se lamente pour que sa «fainéante» de sœur vienne l’assister. Or, celle-ci n’est pas si fainéante, puisqu’elle ne feint même pas de se rendre utile. Elle est inutile et elle vit très bien avec cela.

De son côté, Marthe accomplit l’une des prescriptions les plus hautes de la culture sémitique: le devoir absolu de l’hospitalité envers le visiteur. Pas de doute, dans le fichier Excel des tâches domestiques et de la charge mentale tenu par Marthe, sa sœur Marie s’affale dans la colonne des passifs.

Bien sûr, c’est une bonne chose de rester là, aux pieds de Jésus, pendant que le monde s’effondre, mais il faut quand même se retrousser les manches un peu, non?

Non.

Dans le fichier Excel des tâches domestiques et de la charge mentale tenu par Marthe, sa sœur Marie s’affale dans la colonne des passifs.


L’opposé de la contemplation n’est pas tant l’activité que l’activisme, les mouvements browniens de nos corps et de nos âmes, sans orientation, sans point focal. Et derrière cela, l’orgueil éhonté de penser que, par la force de ma volonté et de mon activité, je pourrais apporter le salut à mon couple, à mon emploi, à mes enfants et à moi-même.

On ne s’engage pas à aimer Dieu, on consent à l’engagement qui a été opéré en soi-même sans soi-même. 

Simone Weil, La pesanteur et la grâce

Dieu dit alors: «N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte!» 

Livre de l’Exode

Connaissez-vous le son d’Internet? Je ne voudrais surtout pas avoir l’air de me vanter, mais je fais partie de l’une des seules générations dans l’histoire de l’humanité qui a connu la douce mélodie du modem que l’on branche dans la grosse boite grise de l’ordinateur, sous un écran gros comme un four à microondes.

Parlant de microondes, il parait que ce n’est pas bon pour les yeux de contempler le plat qui tourne lorsque la machine est en marche. Un peu comme pour le buisson ardent de Moïse, où Dieu s’est manifesté sans consumer les branches. Dommage. Il y a quelque chose d’hypnotisant à regarder ce four qui ne brule pas. Une sorte de détente qui permet de faire le vide… avant de faire le plein de macaronis au fromage.

Bien sûr, avant ça, la télévision avait déjà fait sa révolution: elle a eu son moment au soleil. Mais avec le Web, le buisson s’est mis à parler. À nous écouter. À nous répondre. Et maintenant, à nous suivre jusque dans les chiottes, merde.

Et je ne connais personne qui ne s’y soit pas brulé au moins un peu, sinon au troisième degré. Je gagne du temps pour certaines tâches, pour aussitôt retourner y gaspiller mes gains, avec intérêts usuriers, et finir la semaine avec un bilan de dizaines d’heures volées à mes enfants, à ma grand-mère, à ce comité du parc du village ou à celui de sauvetage du vieux presbytère. Tout ça pour des vidéos de chattes et de chatons.


Facile à dire. Pas facile à faire.

Normal, puisque voir n’est pas faire. Regarder, c’est une activité. Voir, c’est de l’inactivité. On expérimente, passivement, une vision plutôt qu’on ne la commande ou la fabrique.

À moins, et c’est le mieux que l’on puisse tenter, que l’on se dispose pour être remué par ce que l’on verra. Peut-être. Voir ne se commande pas, voir se quémande. On peut vouloir contempler, à condition de vouloir à la manière d’une grâce que l’on mendie, humblement comme un indigent.

Contempler, c’est aussi regarder sans consommer, mieux, sans consumer l’objet. À la différence de l’adepte du lèche-vitrine qui envie, convoite et brule d’un feu de désir possessif, le contemplateur enlève ses gougounes, regarde en baissant le regard et se laisse surtout scruter par ce qu’il contemple.

Qu’est-ce que le turquoise de l’eau sur l’image générique qui apparait sur mon fond d’écran depuis la dernière mise à jour de mon système d’exploitation, pâle reflet de la beauté de la Création, me dit du Créateur et du regard qu’il porte sur l’humanité?

Comment se fait-il que ce qui a l’apparence d’un bout de pain, une simplissime hostie, cache la Parole qui me nourrit, sans même que la petite Marthe en moi ait besoin de lever le bout du doigt?

Qu’est-ce que la vision de mes enfants – j’étais prêt à les vendre au plus offrant la veille – qui rentrent après avoir patiné, les joues rougies par les derniers froids de mars, me dit de l’amour de Dieu à mon égard?

Devant tout cela, je ne peux rien. Sauf retirer mes sandales, tremblant. Je bégaie comme Moïse devant le buisson, la présence ici et maintenant d’un Dieu qui ne consume pas. Et alors, comme Pierre et Jean, témoins de la résurrection du Christ, une seule chose me brule les lèvres:

«Il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu.»

Il faut toujours dire ce que l'on voit: surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. 

Charles Péguy, Pensées

Saint-Louis-de-Courville, 19 mars 2026, en la solennité de saint Joseph

Antoine Malenfant
Antoine Malenfant

Animateur de l’émission On n’est pas du monde et directeur des contenus, Antoine Malenfant est au Verbe médias depuis 2013. Diplômé en sociologie et en langues modernes, il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.