Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

La Nuit des clochers, entre le sacré et l'insolite

En ce samedi soir 10 octobre, le Vieux-Québec est des plus animés. Des jeunes costumés redescendent la côte Honoré-Mercier après l’évènement geek de la fin de semaine, tandis que des artistes de cirque épatent la foule dans les rues. Au milieu de ce brouhaha sonnent les cloches des plus vieux lieux de culte d’Amérique pour inviter les nombreux passants à vivre l’expérience de la Nuit des clochers.

L’évènement s’inspire de la Nuit des Églises en France, où des milliers d’églises ouvrent leurs portes le soir partout au pays. Au crépuscule, lanterne à la main, des bénévoles se tiennent sur les parvis des six clochers de l’enceinte du Vieux-Québec. Ils accueillent, tout sourire, des jeunes et moins jeunes, des curieux, des touristes et des fidèles. Ils les invitent à s’assoir et à prier ou tout simplement à profiter de l’animation musicale d’une variété de choristes.

Les visiteurs reçoivent à la sortie une carte du parcours et un lampion. Dans la pénombre, les participants illuminent comme des réverbères ambulants les rues qui mènent à la Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, les chapelles des Jésuites et des Ursulines et l’église historique du monastère des Augustines. Deux nouveaux lieux bonifient le trajet pour cette troisième édition: l’ajout de la Chalmers-Wesley United Church et la cathédrale Holy Trinity. L’itinéraire révèle des beautés architecturales, des fragments de notre histoire en Nouvelle-France et même des savoir-faire surprenants.

La guilde des sonneurs de Québec

Devant la cathédrale anglicane Holy Trinity, les passants lèvent la tête, curieux. Derrière le grand vitrail de sa façade, on devine des sonneurs de cloches à l’œuvre. Ici, pas de bouton sur lequel appuyer pour entendre résonner le bronze. C’est la méthode ancestrale qu’on préconise.

Dans les coulisses, les six sonneurs attendent le prochain tour. C’est cette même équipe dévouée qui revient tous les dimanches sonner les cloches avant la messe. Ce rare savoir-faire, ils ont mis des mois à le maitriser. Tirer sur la corde en tenant compte du balancement et du poids de chaque cloche, doser l’intensité, suivre les instructions du conducteur tout en se coordonnant avec les autres sonneurs: le travail de la guilde est plus complexe qu’il n’y parait.

La crypte aux 900 corps

Pour l’occasion, les soubassements de la Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, la plus vieille paroisse en Amérique du Nord, sont exceptionnellement ouverts au public. La crypte abrite plus de 900 sépultures, dont celle de prêtres et d’évêques et de quatre gouverneurs de la Nouvelle-France. Dans ce long couloir sombre, les époques se superposent, jusqu’au fondement de la colonie.

On y apprend qu’avant l’électrification du bâtiment, les fidèles défunts étaient inhumés dans la chaux, sous le plancher de la cathédrale, sous leur banc! C’est au moment des travaux d’excavation pour électrifier l’Église qu’on retrouve plusieurs tibias, crânes et os en tout genre, aujourd’hui regroupés dans les trois ossuaires du sous-sol de la cathédrale.

Monseigneur de Laval, le premier évêque de Québec, repose quant à lui dans la basilique où certains passants se recueillent. Le guide nous explique qu’il est représenté selon une tradition du Moyen-Âge par un gisant de bronze, les yeux ouverts. Ainsi, il n’est pas simplement mort, mais repose dans l’attente de la résurrection.

Sur la terre comme au ciel

Il est 21 heures. Les passants assis sur la porte Saint-Jean se demandent probablement pourquoi les cloches sonnent. C’est au tour de la chapelle des Jésuites d’inviter les passants. L’atmosphère est contemplative. Orgue et chant sacré favorisent un climat d’intériorité, dans ce lieu de culte de 1818 dédié aux saints martyrs canadiens. Les participants prient devant les reliques de l’un d’entre eux, saint Charles Garnier, jésuite missionnaire tué par les Iroquois dans les débuts de la colonie.

«Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière», disait Saint-François. C’est un peu ce qui s’est produit en cette nuit d’octobre, d’une dalle à l’autre, dans la vieille capitale.

Le parcours bifurque pour certains chez les Augustines, pour d’autres chez les Ursulines, deux ordres religieux incontournables dans la fondation de l’Église du Canada, dans la santé et l’éducation.

Des bougies sont déposées sur le tombeau de Marie de l’Incarnation, grande mystique qui a eu en vision le Canada avant de venir s’y établir. On vient vers elle en priant pour un enfant ou pour demander un travail. Le répertoire de la chorale Divine Miséricorde de Charlesbourg stimule la prière. Devant l’antique autel doré – mis à l’abri par quelques ursulines pour le protéger des bombardements de 1759 –⁠, on se rappelle la ferveur de nos pionniers, on retourne aux sources.

«Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière», disait Saint-François. C’est un peu ce qui s’est produit en cette nuit d’octobre, d’une dalle à l’autre, dans la vieille capitale.


Photos: Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane
Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe médias ! Elle est formée en théologie, en philosophie et en journalisme. En 2024, elle remporte le prix international Père-Jacques-Hamel pour son travail en faveur de la paix et du dialogue.