Photo: Fjord - Main Family Picture_©Tudor Panduru-via Goodfellas

Fjord ou le spectateur au banc des accusés

Mettant en vedette Sebastian Stan et Renate Reinsve, le drame réalisé par le cinéaste roumain Cristian Mungiu mérite sa Palme d’or. Fjord braque un miroir sur la polarisation politique moderne entre droite conservatrice et gauche progressiste. Le film met le spectateur en face de ses propres biais idéologiques. Dans un climat social aussi froid que le paysage qui l’entoure, un dialogue est-il encore possible?

Inspiré de l’affaire Bodnariu, survenue en 2015, le film met en scène Mihai et Lisbet Gheorghiu. Le couple chrétien romano-norvégien, parents de cinq enfants, déménage en Norvège. Mais, rapidement, leur quotidien paisible dans un petit village au bout d’un fjord est perturbé. Elia, l’aîné de leurs enfants, présente des ecchymoses qui suscitent les soupçons du corps enseignant. Simples préjugés envers une famille pieuse ou accusations légitimes? Les employés du service de protection de l’enfance norvégien (Barnevernet) n’attendent pas d’y répondre avant d’agir. La garde des enfants est aussitôt retirée, et la communauté locale, ébranlée.

Nuances de gris

On croit d’abord assister à une histoire opposant une famille traditionnelle conservatrice à un État libéral interventionniste. Mais Mungiu brouille très tôt les pistes. Dès leur arrivée, les Gheorghiu se lient d’amitié avec leurs voisins, une famille aux valeurs progressistes. Comme son habitude, le réalisateur ne prend pas parti sur les sujets polarisants qu’il propose. Sa première Palme d’or, par exemple, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, traitait de l’avortement clandestin, mais sans pour autant en résoudre le dilemme éthique.

Dans Fjord, les questions de la responsabilité parentale, de la juste place de l’État ou du droit à la vie privée et à la liberté religieuse demeurent ouvertes jusqu’à la fin. Tout au long du film, la relation entre les deux familles foncièrement différentes révèle cette tension irrésolue. Toutes les convictions sont éprouvées. En refusant de se résoudre, l’intrigue force le spectateur à distinguer lui-même ces nuances d’ombre et de lumière.

Le spectateur assiste à l’affrontement de deux conceptions de la justice et de la liberté individuelle. Et il semble que Mungiu ne cherche pas tant à départager les deux visions qu’à montrer comment les certitudes infondées peuvent empêcher tout dialogue. Déjà, le titre donne un indice. Issu du vieux norois fjǫrðr, le mot «fjord» désigne un bras de mer encaissé entre deux rives. Deux rives entre lesquelles il faut savoir trouver un passage, et accepter de l’emprunter. À trop vouloir défendre leur territoire, les deux camps finissent par oublier ce qui les relie: une même préoccupation pour le bienêtre des enfants.

  • Photo: Cristian Mungiu Headshot_©Tudor Panduru-via Goodfellas

Le spectateur au banc des accusés

Aussi grandioses qu’inhospitaliers, les paysages nordiques deviennent le théâtre d’un drame familial où la froideur s’étend jusqu’aux rapports humains. Ce climat polaire se prolonge dans la mise en scène de Mungiu, qui privilégie une caméra sobre, des plans qui laissent durer les silences et une certaine distance émotionnelle refusant de dicter au spectateur ce qu’il doit ressentir. La colorimétrie, la composition des plans fixes, le jeu minimaliste des acteurs et le rythme lent de l’œuvre dépouillent l’atmosphère de toute chaleur intimiste. Étrangement, cette distance suscite l’empathie pour les deux partis. Parce que vouloir faire le bien suffit-il à garantir qu’on ne fera pas de mal?

Ce qui est choquant, et ce qui divise probablement l’auditoire, c’est que nous ne voyons jamais les accusés commettre d’actes de violence. Si le Barnevernet plaide que les enfants admettent la violence, la barrière linguistique laisse douter de l’exactitude des termes employés. Comprennent-ils bien la différence entre «tape» et «claque»?

Et la notion de punition corporelle est différente entre les cultures et les générations. Selon son origine, ses antécédents, son éducation et le contexte socioculturel dans lequel il a grandi, chacun interprète les gestes reprochés selon son vécu. Faute de pouvoir établir avec certitude ce qui s’est réellement passé, le jugement repose sur la perception de chacun.

Vouloir faire le bien suffit-il à garantir qu’on ne fera pas de mal?

Par ses biais idéologiques, c’est donc le spectateur qui se retrouve au banc des accusés. Le cinéaste préfère exposer les contradictions de chacun plutôt que de proposer une réponse rassurante. Déterminer qui a raison devient secondaire quand ce qu’on cherche à comprendre, c’est comment chacun en est venu à croire détenir la vérité. Chacun soupçonne l’autre d’être incapable de penser librement et l’endoctrinement devient une condamnation mutuelle. Mais qui décide de ce qui relève de la maltraitance, de l’endoctrinement?

Hymne à la grâce

Le soupçon envers la famille ne nait toutefois pas avec les ecchymoses. Avant même l’apparition des blessures, un premier signalement au Barnevernet avait été fait quand l’un des plus jeunes Gheorghiu a affirmé en classe que l’homosexualité est un péché. Interrogée sur sa démarche, l’enseignante invoque l’endoctrinement religieux, qui n’a pas sa place à l’école. Mais qu’en est-il des valeurs et des conceptions du monde transmises en classe à cet âge? Où s’arrête l’éducation et où commence l’endoctrinement? Le film ne tranche pas. Il révèle plutôt qu’une certaine méfiance semble précéder l’examen des faits. Lorsque toute conviction religieuse devient suspecte, alors que d’autres visions du monde échappent au même examen, le dialogue se referme avant même d’avoir lieu.

Le film s’ouvre et se clôt par la chanson Amazing Grace. Cet hymne est un symbole universel de rédemption, d’espoir et de liberté. Il célèbre le passage de l’ignorance morale et de la souffrance spirituelle à la clarté et à la vérité. Écrit comme un témoignage personnel par l’ancien capitaine négrier devenu prêtre anglican, John Newton, le texte reflète cette traversée de la noirceur à la lumière. Fjord invite ainsi le spectateur à reconnaitre ses propres angles morts. La grâce, ici, c’est peut-être simplement d’oser faire place au doute et écouter celui qu’on a déjà condamné.

Laurence B.-Lamarche
Laurence Bédard-Lamarche

D’abord formée en cuisine, Laurence continue aujourd’hui à nourrir son prochain… au sens figuré ! Sa passion pour l’art s’exprime sous diverses formes et sa curiosité intellectuelle l’appelle à en apprendre davantage chaque jour. Ce qui l’anime : foi, espérance et charité.