Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

Petite sociologie des épitaphes

Qu’écrirez-vous sur votre pierre tombale? De toutes les paroles prononcées et entendues au cours de votre vie, laquelle méritera d’être gravée dans le marbre comme le point d’orgue de votre passage sur terre? D’un cimetière à l’autre, j’ai parcouru leurs allées silencieuses à la recherche d’épitaphes gravées. Après tout, c’est à nous, vivants, que ces messages s’adressent.

Dans le cimetière Saint-Joseph, à Deschambault, l’inscription «Hier était mon tour, demain sera le vôtre» attire mon regard. Si un cimetière est un jardin aux grands arbres où prendre une marche à l’ombre en plein été, il est aussi, et surtout, le lieu où l’on réfléchit à sa propre mort.

Un ange qui passe

Nul ne connait le jour ni l’heure où le glas annoncera son trépas. À tout moment, nous pouvons être arrachés à cette vie, difficile d’oublier la nature bien éphémère de notre passage sur terre. C’est ce qui frappe à la vue des pierres tombales anciennes, elles-mêmes presque en proie à la décomposition. En plus de lire la date exacte du décès, on y retrouve l’âge précis du défunt, d’abord en année, puis en mois. On a vécu, par exemple, jusqu’à 46 ans et 5 mois, jusqu’à 24 ans et 2 mois ou jusqu’à 7 mois. «Apprends-nous la vraie mesure de nos jours», dit le psaume 89.

«Au Québec, avant les années 1970, les courbes de mortalité étaient élevées. Il n’y avait pas d’assurance-maladie et les causes de mort des adultes étaient différentes d’aujourd’hui: alcoolisme, noyade, cancer sans soins. Quand on lit les dates extrêmes en mois, on comprend: j’ai enduré, j’ai réussi à résister, je me suis rendu jusqu’à….», commente l’anthropologue Brigitte Garneau.

Mme Garneau a cofondé l’organisation Pierres Mémorables, qui valorise les lieux de mémoire que sont les cimetières. Elle a étudié de long en large le cimetière Saint-Charles de Québec. Situé dans les quartiers industriels et ouvriers, il reflète les conditions de vie plus précaires de certaines franges de la population de l’époque.

«Albert, 2 jours/Cher petit Ange, près de Dieu, prie pour nous.» De nombreuses statues d’ange, un petit camion jaune ou un ourson en peluche déposé devant une pierre tombale témoignent des drames vécus par les nombreuses familles de l’époque, mais aussi de l’espérance que ces petits «partis trop tôt» intercèdent pour elles au ciel.

«Les gens disaient: “Tant qu’à être dans le cimetière, bien, priez pour moi, parce que je ne suis pas sûr que je vais me rendre.”» - Brigitte Garneau

Une prière svp

Que ce soit sur les tombes modestes, sur les plus raffinées en marbre blanc ou sur les édicules, les écritures tumulaires sont plutôt rares. «Les inscriptions funéraires, c’étaient des gens aisés qui les faisaient graver dans la pierre, car ça coutait beaucoup plus cher. Il y avait aussi des interdits et des règles. On ne pouvait pas écrire n’importe quoi dans les cimetières catholiques», m’explique Mme Garneau.

Avant le concile Vatican II (1965), on observe une certaine homogénéité dans le style, traduisant la croyance d’une vie après la mort, en la Résurrection. «Mourir en Dieu n’est pas mourir», peut-on lire sur un livre taillé dans la pierre au cimetière Saint-Joseph, à Deschambault. Ou cette locution latine, classique pour l’époque, sous les arbres du cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec: Ego sum resurrectio et vita (Je suis la Résurrection et la vie). Les expressions latines sont courantes, notamment les formulations classiques «R.I.P.» (Requiescat in pace) ou In memoriam. Le message de la foi de nos ancêtres est bien présent, conscients qu’ils étaient de la possibilité de la damnation éternelle.

«À l’époque, la souffrance, l’expiation, le désir de partager les souffrances du Christ, elles sont représentées dans la pierre», explique l’anthropologue. Elle donne en exemple des strophes du Stabat mater, un chant traditionnel médiéval évoquant la douleur de Marie au pied de la croix, observées au cimetière Saint-Charles.

Mais, surtout, on voit le des formulations en tout genre implorant le salut pour sa propre âme. «Doux cœur de Marie, soyez mon salut./J’implore les prières de ceux qui m’ont connu et aimé./Que Dieu ait pitié de mon âme.»

«Dans ce temps-là, prier avait une valeur très importante. C’était un ordre, pratiquement. Tout le monde comprenait ça. Les gens se disaient: “Tant qu’à être dans le cimetière, bien, priez pour moi, parce que je ne suis pas sûr que je vais me rendre.”», ajoute Mme Garneau.

Les cimetières sont pour nous des occasions d’honorer la vie de nos ancêtres, mais aussi ce qui en nous est capable de se projeter au-delà de sa propre vie, de la transcender.

Tous égaux

Dans les cimetières plus contemporains, les allées de tombes rectangulaires en granit lustré arborent des paroles de vie davantage que les locutions latines religieuses. Si le côté classique est respecté, une certaine créativité se manifeste dans les écrits ou dans les formes parfois originales. Ici, une tombe en forme de gros bouton; là, une autre représente une guitare.

On troque la conscience de la gravité d’un destin éternel incertain pour un hommage aux intérêts et caractéristiques de l’être aimé :

· «C’est grand la mort, c’est plein de vie dedans», célèbre parole de Félix Leclerc;

· «La beauté du temps, c’est de bien savoir le prendre», comme conseil adressé aux vivants;

· «Je vous laisse le meilleur de moi», pour dédramatiser le deuil. 

Selon l’anthropologue, un principe demeure: nous sommes tous égaux devant la mort. «Dans un cimetière, on est supposés entrer dans le monde de l’humilité et ne pas parler de l’égo.»

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Dans la discipline de Mme Garneau, l’objet funéraire est la clé de compréhension de l’émergence de l’humanité. «On a souvent pensé que c’est ce qui nous distinguait des animaux, puisque, lorsqu’on fouille des tombes anciennes, on trouve des fleurs autour du cadavre, que le cadavre est enterré avec ses armes.»

En ce sens, les cimetières sont pour nous des occasions d’honorer la vie de nos ancêtres, mais aussi ce qui en nous est capable de se projeter au-delà de sa propre vie, de la transcender.

«On dirait que la mort m’apprend à vivre. Si bien que j’en suis venu à penser que la vraie mort, ce n’est pas mourir» (Doris Lussier, La tombe est un berceau).

Sarah-Christine Bourihane
Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe médias ! Elle est formée en théologie, en philosophie et en journalisme. En 2024, elle remporte le prix international Père-Jacques-Hamel pour son travail en faveur de la paix et du dialogue.