
Martine délivre les âmes du purgatoire
«La messe est offerte aux intentions des âmes du purgatoire.» Les mots du prêtre résonnent dans une grande église presque vide. Aux oreilles de bien des gens, ils traduisent une dévotion révolue, voire une superstition. «Je ne croyais pas à ça», me dit Martine Fontil. Pourtant, dans son banc, elle se réjouit. Elle connait maintenant l’impact que cette offrande a dans le monde.
Quand son oncle décède en 2002, Martine s’effondre. Retourner dans son Haïti natale pour honorer sa sépulture lui est impossible. La situation au pays est instable et ses parents manquent de moyens. Déchirée entre les deux pays, Martine est dévastée. Elle pleure et elle pleure, me répète-t-elle, en insistant sur la taille de ses larmes. Rien ne la console, encore moins les réponses convenues qu’on lui donne: «Martine, tu sais, ça fait partie de la vie.»
«Certes, c’est une réponse logique», me dit mon interlocutrice. Mais personne ne peut remplacer l’oncle qui l’a prise en charge durant une partie de sa jeunesse, alors que ses parents sont au Canada pour lui assurer un avenir décent. Il est la figure d’attachement qu’elle n’oublie pas, même si les contacts téléphoniques à 3 $ la minute se font rares.
«À son décès, je réalise que je perds deux piliers de ma sécurité. Mon oncle qui m'aime inconditionnellement, sur qui je peux compter. Et surtout, la personne qui prie pour moi», confie Martine.
«Tu sais, j'aime sortir. Payer pour trente messes? Excuse-moi? Mais ça me disait dans mon cœur de le faire. Quand je l’ai fait, toutes les formes d'angoisse et de pesanteur que je pouvais sentir partaient.
«J'avais confiance dans ses prières, mais c'était tout»
Dans les années 1980, Martine quitte la perle des Antilles avec sa sœur pour rejoindre ses parents à Laval. Rapidement, elle se sent très isolée. «On vivait de l’intimidation à l'école et on n'allait pas à l'église, car la fin de semaine, on se reposait du racisme.»
«J’ai grandi avec des croyances plutôt axées sur la libération des Noirs, l'émancipation de la femme, les mouvements sociaux. On ne parlait pas des Noirs dans la Bible, je n’avais pas confiance qu’il y aurait un pape Noir et je ne voyais pas comment les Noirs pouvaient vraiment avoir une place dans l’Église. Je ne suivais pas la religion de quelqu'un que je ne vois pas, que je ne connais pas et par qui je ne me sens pas accompagnée, protégée, voulue, acceptée», rapporte Martine.
Son oncle demeure alors la seule personne à qui elle peut en parler. Le peu de foi qu’il lui reste repose sur la prière de son oncle. Mais depuis sa mort, ce socle est disparu.
«C’était plate à mort»
Un an plus tard, Martine tombe sur un livret à propos de la destinée des âmes du purgatoire. Sa lecture la laisse dubitative. Martine n’a jamais pratiqué le vaudou, mais par sa culture haïtienne, elle en connait les rouages. Pour elle, dans cette religion syncrétiste, on recourt aux morts afin d’obtenir une aide ou encore parfois dans le but de causer du tort à autrui. Elle est rassurée de découvrir dans le christianisme une autre logique: une relation où il n’est pas question de ses besoins, mais du besoin de prières du défunt.
La lecture de ce livre la convainc d’offrir trente messes consécutives célébrées à l’intention de son oncle pour le salut de son âme. Elle sait bien que, même s’il était un croyant sincère, il était loin d’être un «prince charmant».
Martine analyse son budget. «Tu sais, j'aime sortir. Payer pour trente messes? Excuse-moi? Mais ça me disait dans mon cœur de le faire. Quand je l’ai fait, toutes les formes d'angoisse et de pesanteur que je pouvais sentir partaient. La tristesse se guérissait au fur et à mesure», raconte Martine, qui me détaille sa vision de la vie après la mort.
Origine du trentain grégorien
On dit qu’à la fin du VIe siècle, au monastère Saint-André de Rome, des pièces d’or sont découvertes dans la cellule d’un moine après sa mort, alors que la vie monastique exige une stricte pauvreté. Le moine en question est ainsi voué à la disgrâce et à la fosse commune. Or, le père abbé, qui deviendra le pape Grégoire le Grand, a pour lui un geste de miséricorde. Il décide d’offrir 30 messes pour sa délivrance. L’histoire raconte qu’au bout du trentain de messes, le moine défunt apparait à un frère pour témoigner de sa délivrance. L’Église honore à ce jour cette coutume pieuse.
«Le paradis, c'est le pur amour. Quand, dans ta vie, tu n’as pas été en mesure de manifester un grand amour ou de le recevoir, tu ne peux pas rentrer dans cette dimension-là. Ça fait trop mal, parce que tu n’es pas purifiée. Pour moi, c’est ça le purgatoire. J’ai offert ces messes pour que mon oncle puisse vivre cet amour-là de façon complète, pour que ce qui restait à convertir en lui puisse être transformé», témoigne Martine.
«Il y a quelque chose qui manquait»
Victime de racisme, la jeune immigrante apprend à se taire. Découvrant plus tard l’amour inconditionnel de Dieu, elle affiche dès lors ses couleurs. Vêtue de ses plus beaux vêtements flamboyants pour la messe, elle célèbre sa foi avec fierté. Mais cette ferveur nouvelle déplait à certains membres vaudouisants de sa famille en Haïti, ou encore à son père, qui dit croire en Dieu sans adhérer à aucun dogme.
Pour ce dernier, elle veille au grain de la prière et fait offrir des messes pendant de longues années. Le cheminement spirituel de Martine demeure pour son père un phénomène incompréhensible… jusqu’à un mercredi soir frisquet de 2018 où elle passe lui rendre visite rapidement après son travail. «Mon père me dit: “J'ai réfléchi à ta vie et j'ai fini par conclure que seul Jésus est la vraie lumière.” Je ne pensais jamais entendre ça de toute ma sainte vie. Je me disais que je semais de l'amour, que l'amour ferait son chemin, mais c'était tout», raconte Martine avec un sourire dans la voix.
Ce soir-là, il accepte de faire une prière avec elle. Elle repart avec un cœur brulant malgré le froid de canard qui règne. Elle ne le sait pas encore, mais c’est la dernière fois qu’elle le verra. Il meurt subitement deux jours plus tard.
Sa famille ne prévoit aucunes funérailles chrétiennes. Après tout, seule Martine est témoin de la profession de foi de son père. Si elle ne conteste pas la décision familiale, elle demeure mal à l’aise.
«J'étais allée dans la chambre crématoire, j’ai vu mon père y entrer et bruler. J'avais toujours cette image-là devant moi. Avec des religieuses et un prêtre, on s'est réunis et on a fait les prières comme on fait habituellement lorsqu'il y a un défunt. À partir de ce temps-là, ça a été fini. Il y a eu la paix», témoigne Martine.
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Martine fait un jour la rencontre des sœurs de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur. Elle est rejointe aux tripes, particulièrement quand elle entend l’histoire de leur fondatrice, sainte Marie-Euphrasie Pelletier. Cette religieuse française du XIXe siècle contribue à sauver femmes et enfants de l’esclavage. Inspirée par sa vie, Martine est devenue laïque consacrée en 2014 et s’implique bénévolement avec les religieuses tout en travaillant auprès de jeunes défavorisés.
«L’histoire de la fondatrice m’a fait penser à moi qui étais en Haïti sans mes parents. Marie-Euphrasie offrait une dignité aux enfants abandonnés. Ça m'a touchée et réconciliée avec ma propre histoire comme Noire», confie Martine.
Cette dernière se garde une marge dans son budget pour offrir une messe toutes les deux semaines. Elle prie pour les âmes du purgatoire et espère que leur libération touchera les personnes dans le besoin qu’elle côtoie.
C’est sa manière de rendre présent l’invisible.



