
Homo fragilis: pour un éloge de la vulnérabilité
En plongeant dans Homo fragilis (2025), le premier opus de l’anthropologue Samuel Veissière, on parcourt l’histoire de la fragilité humaine. L’auteur soutient que l’évolution n’a pas sélectionné les plus forts d’entre nous, mais bien les plus doux et les plus empathiques. L’humain n’est pas fait pour dominer son prochain, mais pour prendre soin de lui. La cohésion sociale dépend de ce principe.
Je rencontre l’auteur au parcours étonnant dans un petit café tout près de l’Université McGill, à Montréal. Le professeur en psychologie à l’UQAM et en anthropologie à l’Université McGill examine avec franchise et transparence les polémiques de notre temps.
En bon anthropologue, le chercheur franco-canadien arpente des horizons variés. Il côtoie la résilience d’enfants de la rue au Brésil, étudie le fonctionnement de l’esprit chez des moines bouddhistes de l’Himalaya, tente de comprendre les jeunes à risque d’extrémisme et les effets de l’hyperconnexion sur les adolescents. Aujourd’hui, une question l’habite: quelle est la cause de l’épidémie de malêtre qu’il voit apparaitre sur les campus autour de 2015?
«En regardant les données épidémiologiques, [je constatais que] les jeunes semblaient aller de plus en plus mal en Occident. En même temps, à l’université, surviennent des demandes d'accommodement de plus en plus poussées de jeunes qui se définissent par le biais de diagnostics: TDAH, neurodiversité, traumas. On avait aussi l'impression qu’il y avait une compétition sur l'arène sociale et politique entre ceux qui pouvaient se revendiquer victimes. Plutôt que d’écrire un essai pour dénoncer des délits prétendus wokes ou populistes, j'essayais de comprendre ces phénomènes de société sans les juger», explique mon interlocuteur.
Le génome culturel
Alors qu’il se questionne sur ce qu’il appelle la crise de la fragilité, Veissière prend un recul de plusieurs millions d’années: il découvre un vieux mécanisme évolutif encore à l’œuvre aujourd’hui.
Les travaux de primatologues des dernières décennies le mettent sur une piste. Alors que les ancêtres des humains deviennent bipèdes, la morphologie du bassin change. Or, le fœtus, avec son cerveau de plus en plus volumineux, doit se tordre et se plier pour voir le jour. Sa mise au monde devient complexe et périlleuse.
«La solution a été que les bébés naissent avec un système nerveux très immature, complètement dépendant du groupe. Comparés aux autres primates, on est devenus plus faibles physiquement et moins aptes sur le plan individuel. On a tout misé dans le cerveau, dans l'intelligence collective», soutient le chercheur. Nos ancêtres se distinguent des autres animaux: ils donnent naissance à des êtres inachevés dont la maturation nécessite des soins partagés et prolongés.
Ce changement radical permet à l’homme de faire un bond évolutif considérable. Ce n’est plus l’environnement qui provoque une pression de sélection sur les traits à conserver, comme on le voit ailleurs dans le règne animal. «L’évolution humaine, nous dit l’auteur dans son essai, c’est celle d’un être qui adapte son propre développement aux exigences d’un monde qu’il construit avec les autres.»
La culture devient le moteur de l’évolution. Certaines innovations sont maintenues et affinées d’une génération à l’autre. Transmise par les rites, les récits, les gestes, les valeurs, la culture en vient à modifier le corps lui-même. Veissière rapporte plusieurs études récentes qui le démontrent. Une tâche complexe, comme fabriquer un outil, sollicite par exemple les mêmes régions du cerveau que les fonctions sociales avancées. Ainsi, l’apprentissage de la technique nécessite des aptitudes sociales, et la technique devient le véhicule de la culture. Les deux sont indissociables.
Collectivité menacée
«Sans la culture, comprise dans le sens d'un répertoire collectif de compétences, de croyances et de récits, on ne peut pas redécouvrir les solutions les plus simples pour la survie», dit Samuel Veissière. Nous ne pourrions ni marcher, ni parler, ni penser sans avoir reçu l’héritage de ceux qui nous ont précédés.
Pour mener à terme le développement des enfants, m’explique l’anthropologue, les mécanismes de sélection favorisent l’émergence d’une coopération et d’une parentalité élargie. Pourquoi des humains physiquement affaiblis et devenus stériles vivent-ils plus longtemps que ce que l’on observe chez les autres espèces animales? Certes, parce que les grands-mères viennent en aide aux jeunes mères, leur permettant de rapprocher les naissances, et aussi parce que les ainés sont «culturellement utiles au groupe bien au-delà de la reproduction».
À ce sujet, le professeur Veissière évoque des études récentes démontrant que, dans les sociétés traditionnelles, les grands-parents impliqués dans la vie de leurs petits-enfants sont en meilleure santé physique et mentale que dans les sociétés occidentales. Selon lui, la dégénérescence associée à la vieillesse dans nos sociétés industrielles n’est pas inhérente à la réalité biologique. Elle est plutôt la conséquence «d’environnements modernes qui déconnectent les corps du mouvement, les anciens de leur utilité́, et les humains de leurs rythmes ancestraux», soutient-il dans son essai.
Réseaux asociaux
Pour l’essayiste, plus une société est aisée et technologiquement avancée – plus elle s’éloigne des patrimoines culturels et religieux communs à l’humanité –, plus le lien social s’étiole. Il retrace ainsi les bouleversements qui ont modifié nos croyances, de l’imprimerie jusqu’à l’apparition d’Internet.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
«À mesure que les messages se diffusent plus vite et plus largement, le socle symbolique des sociétés se fissure: les croyances partagées, les récits fondateurs et les figures d’autorité perdent de leur force organisatrice. Cette désagrégation du cadre commun fragilise la cohésion sociale et rend les systèmes politiques plus instables, plus polarisés, donc plus exposés aux conflits ou aux effondrements», explique l’auteur dans son ouvrage.
«Il y a eu un renversement. Historiquement, on vivait dans des mondes plus dangereux, mais nous avions des croyances collectives pour nous soutenir et nous rendre plus forts. Aujourd’hui, on vit dans des mondes qui sont trop sécuritaires, donc on n'apprend plus à tomber, à se relever. Nous sommes surprotégés, mais nous ne sommes pas protégés par ce dont l'être humain a vraiment besoin, c'est-à-dire le social», constate le chercheur.
Court-circuitage
Paradoxalement, le mécanisme évolutif ancien de la fragilité peut se retourner contre nous. Les gènes de notre dépendance doivent trouver un contexte favorable pour s’exprimer, sans quoi s’opère un court-circuitage; certes, nous avons graduellement éliminé la plupart des prédateurs, mais notre système nerveux demeure optimisé pour détecter les menaces.
En effet, si une des forces de l’humain est de se mettre «à la place de l’autre, de comprendre ses états internes et ses besoins, de dépendre de l’autre, et d’être, en retour, compris et influencé par lui», cette force peut aussi devenir son talon d’Achille, pense Veissière. Le court-circuitage arrive quand, pour recevoir des soins, il devient avantageux d'aller mal.
«C'est souvent plus facile pour l'être humain de se définir une identité autour de sa souffrance plutôt que de ses forces, comme c'est plus facile de rallier un groupe autour d'un ennemi commun. Cette capacité d'entraide, d'empathie, d'interdépendance nous confère la possibilité d'une grande violence», analyse mon interlocuteur.
Selon le professeur, la vénération de la vulnérabilité est une idée plus contagieuse que les autres. L’avènement des réseaux sociaux agit comme un amplificateur de notre besoin d’être vus et validés, tout en nous permettant de valider ou d’invalider les autres. Les algorithmes émulent la manière dont le cerveau humain fonctionne et exacerbent la compétition pour recevoir l’attention.
Antifragilité
Quelles sont les configurations sociales qui nous protègent de l’expression déviée de cette fragilité? S’inspirant des travaux de Nassim Nicholas Taleb, Samuel Veissière soutient que l’antifragilité – une forme de plasticité collective, la capacité d’un système à devenir plus fort et à se transformer après un désordre – est le concept clé pour définir le type de société le plus viable, le plus à même de résister à l’effondrement.
Aujourd’hui, on vit dans des mondes qui sont trop sécuritaires, donc on n'apprend plus à tomber, à se relever.
«La plasticité antifragile – qu’elle soit cognitive, sociale ou culturelle – émerge ainsi dans une zone intermédiaire, un équilibre instable mais fécond entre structure et ouverture, entre contraintes et exploration», soutient l’auteur dans son livre. En somme, selon Veissière, il ne faut pas qu’une société soit trop rigide et clanique – fermée au progrès – ni, à l’inverse, qu’elle soit trop prompte à effacer les rites et les patrimoines, rouages de transmission de nos identités. Les deux grandes vulnérabilités de notre collectivité, les jeunes et les ainés, jouent ainsi un rôle complémentaire.
Le retour du religieux
«Il y a une invitation à réfléchir sur ce qu'on doit garder et transmettre et ce qu'on doit adapter. C'est une question que les institutions religieuses se sont posée plus explicitement. Par exemple, on pense [au concile] Vatican II, qui a statué jusqu’à quel degré on adapte nos rites et nos croyances aux besoins d'aujourd'hui tout en pensant aux choses sacrées qu'on doit garder.»
S’appuyant sur plusieurs études et observations culturelles, M. Veissière considère l’être humain comme profondément religieux. «Notre cerveau est structuré de façon à comprendre le métaphysique et le divin. Il lui serait impossible de faire autrement», me dit-il.
Pour l’auteur, l’effacement du religieux dans nos sociétés contemporaines laisse forcément un vide. Par conséquent, les systèmes idéologiques le comblent avec leurs nouveaux dogmes, clercs, hérésies et rituels. Mais aussi, phénomène social en émergence, plusieurs parmi les plus jeunes se tournent vers les religions abrahamiques afin de trouver des traditions et des repères auxquels se rattacher.
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Nous échangeons un brin sur le retour des jeunes dans nos traditions respectives. Je lui raconte que j’en vois revenir à l’Église; lui, qu’il en voit à la synagogue.
L’auteur reste marqué par les propos d’un maitre bouddhiste tibétain, rencontré dans un monastère de l’Himalaya, qui résume sa conviction profonde. «Le lama disait que, sans la pratique, tout s'efface. Sans la pratique sociale, l'humain s'efface aussi. On a besoin de pratiques sociales, rituelles et mythologiques tout au long de notre vie pour pouvoir rester en bonne santé, rester vraiment humain», me dit l’anthropologue, dont l’érudition fait entrevoir quelque chose de plus grand.



