
Cachez cet héritage chrétien que la gauche québécoise ne saurait voir: entrevue avec Gérald Larose
Syndicaliste, travailleur social et ancien séminariste, Gérald Larose propose une conférence aussi bigarrée que lui au Forum Foi et Espace Public organisé par l’Institut Cardus. Au menu: la relecture de notre histoire à travers les rapports entre l'État, la société civile et les communautés religieuses. Pleins feux sur l’héritage chrétien de la gauche québécoise, de la déconfessionnalisation des institutions publiques jusqu’à son engagement social, avec Gérald Larose.
Le Verbe: Comment la Révolution tranquille raconte-t-elle l’héritage chrétien – et même catholique – de la gauche québécoise?
Gérald Larose: La Révolution tranquille est le résultat d'une société civile qui s'est prise en main au fil du temps. À partir de la conquête, la société civile a été neutralisée. L'ensemble des institutions du Québec ont été éliminées. C’est à partir de la Confédération canadienne, en 1867, que la société civile a rebâti ses propres institutions, les premiers syndicats, les premières coopératives, etc.
Et le moment le plus important, c'est la publication de Rerum Novarum (1891) par le pape Léon XIII. Cette encyclique se veut une réponse à la montée des idées nouvelles du socialisme, du communisme et du matérialisme. Comme l'Église percevait la nécessité d’être présente dans la société civile, les sous-sols d’églises sont devenus des incubateurs pour toutes sortes d'organisations: la Jeunesse étudiante catholique (JEC), la Jeunesse agricole catholique (JAC), la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) et d’autres. Sont nées à cette période des grandes institutions, telles que le Mouvement Desjardins, le journal Le Devoir, la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) – qui va devenir la Confédération des syndicats nationaux (CSN) – la première Ligue des femmes, etc. Donc, la société civile s'est développée sous la tutelle, ou sous la direction, de l'Église.
Quel lien historique peut-on établir entre le catholicisme social, la naissance de l’État providence et le développement du modèle québécois?
Durant les périodes de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, l’Église catholique collaborait avec Duplessis et assumait des tâches d'éducation, de santé, de services sociaux. La mise en place de l’État providence était donc déjà amorcée. Mais on a pris du retard en éducation et dans les services sociaux, alors à l'intérieur de l'Église s'est développé un courant plus entreprenant sur le plan social. Le père Georges-Henri Lévesque a créé la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval en 1938 et ça a été une pépinière d'intellectuels. Les grands fonctionnaires qui seront les artisans de la Révolution tranquille sont tous passés chez le père Lévesque.
Gérard Pelletier, ministre de Pierre Elliot Trudeau, écrit dans ses mémoires (Les Années d'impatience, 1950-1960), que la Révolution tranquille s'est fait rapidement parce qu’avant 1960, notamment à la CTCC, elle avait déjà été réfléchie. Un think tank, un groupe d'intellectuels, se réunissait régulièrement. L'Église a assumé de grandes responsabilités sociales, mais elle a également développé un courant interne issu de Rerum Novarum.
Des gens plus progressistes réfléchissaient à la manière dont la société pouvait s'émanciper. La société civile a ainsi produit la Révolution tranquille et un modèle qu'on appelle le modèle québécois, lequel a évolué dans le temps, et cette transformation s’inscrit dans la société civile, elle-même issue de l'Église.
J’ai étudié la théologie pour comprendre le monde et en travail social pour le transformer.
La CSN a d'abord été la CTCC (Confédération des travailleurs catholiques du Canada). Qu’a-t-elle perdu et préservé de ses origines après sa déconfessionnalisation?
La CTCC est née en 1921, en rupture avec le syndicalisme américain, une structure américaine, protestante, anglaise. Les travailleurs québécois voulaient avoir leur propre structure. À l'époque, le fait d'être catholique était un déterminant, une caractéristique fondamentale de notre société. [La Confédération] s'est déconfessionnalisée en 1960, juste avant l'élection des libéraux, dans la mouvance des réflexions que faisait le think tank. Ça s'est fait tout en douceur, car il y avait toujours, à la CSN, des aumôniers, qui sont partis tranquillement pas vite.
Un des éléments du catholicisme social, c'est le désir d’une société plus égalitaire, où on partage la richesse. Vatican II est arrivé en même temps que la Révolution tranquille et, au Québec, les catholiques progressistes des années 60 sont véritablement en ébullition, tant sur le plan social qu’intellectuel et spirituel. Tout est bouillonnant à l'époque, même l'institution. J’étais un travailleur dans le quartier ouvrier d’Hochelaga-Maisonneuve et sur le terrain, tous ceux avec qui je travaillais étaient des chrétiens impliqués pour les questions morales, oui, mais surtout pour l'avènement d'une société plus juste, plus solidaire. L’organisation institutionnelle n'est plus catholique, mais les idéaux portés par la doctrine sociale de l'Église sont encore présents à la CSN.
Avant de devenir une figure majeure du mouvement syndicaliste québécois, vous avez été séminariste. Quel rôle joue ce parcours dans votre engagement pour la justice sociale?
J’ai quitté la vie ecclésiale même si je participe encore aux célébrations. Je n’ai jamais connu de rupture entre ces différentes sphères, ça s'est toujours intégré. J’ai étudié la théologie pour comprendre le monde et en travail social pour le transformer. À travers ma formation et mes études, j'ai pu construire un projet de société juste. Mais mes valeurs viennent d’abord de mon éducation, de ma famille. Je suis issu d'une famille de onze enfants, donc l'activité collective, le partage et puis l'entraide, on connait ça! Selon moi, il y a deux fondamentaux pour une société plus juste. Le premier, c’est la reconnaissance de l'humanité de chacun des individus, des conditions minimales d'existence, indépendamment des caractéristiques personnelles. Le second, c'est la construction du vivre ensemble.
Dans la société, il y a des groupes de diverses communautés d'identité, d'appartenance, d'intérêt et plusieurs d’entre eux se contredisent. Il faut parfois en soumettre certains à la décision majoritaire qui va dans une direction plus juste et plus aimante des individus. C'est le dialogue social qui va permettre la coconstruction d'un vivre ensemble. Un vivre ensemble qui doit produire, à mon avis, une répartition de la richesse, un traitement équitable des conflits, une dimension de justice qui permet à tout le monde de s'épanouir et d'être partie prenante de cette construction d'un sens ou d'un but commun.
Quant aux riches et aux patrons, ils ne doivent point traiter l'ouvrier en esclave; il est juste qu'ils respectent en lui la dignité de l'homme, relevée encore par celle du chrétien. Le travail du corps, au témoignage commun de la raison et de la philosophie chrétienne, loin d'être un sujet de honte, fait honneur à l'homme, parce qu'il lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie.
Selon vous, comment la foi peut-elle s’articuler autour d’un engagement politique et contribuer aux débats publics aujourd’hui?
Je pense que la spiritualité est d'abord le fait des individus. Mais ça fait partie de la construction et de la conception qu'on se fait du monde, des individus, des groupes, etc. D’où vient-on, où va-t-on? Individuellement, collectivement? Alors c'est d'abord un temple individuel. Puis il y a une dimension collective, à différentes échelles: d’une petite communauté, d'abord la famille, puis dans nos sociétés. Il y a cette expression communautaire et, comme on est tous citoyens, un chrétien n’est pas non chrétien quand il est citoyen. C'est un citoyen chrétien.
Et comme citoyen, tout notre bagage – y compris religieux – influence et détermine ce qu'on propose dans les débats. Ça fait partie du vivre ensemble. L’héritage fait partie de notre identité. Ce qu'on a perdu, c'est un lien d'autorité avec la pratique politique et avec la pratique règlementaire du vivre ensemble, c'est-à-dire l'Église. Elle l'a fait longtemps, puis elle a laissé un bel héritage.
Aujourd'hui, on est encore une société qui a une pratique collective importante. Québec est le territoire le plus syndiqué en Amérique du Nord. Au Canada, la majorité des entreprises d'économie sociale, les coopératives, les OBNL, etc., sont au Québec. On a un écosystème d'économie collective, des instruments pour la pratique collective, qu'aucune société n'a en Amérique du Nord. Et c'est ici où l’écart de salaire entre les plus riches et les plus pauvres est le moins grand. Donc, il y a un héritage derrière ce que nous sommes devenus aujourd’hui. Et c'est en grande partie un héritage chrétien.


