
Enquête sur le nationalisme et la foi au Québec
«Le ciel est bleu, l'enfer est rouge», aurait-on dit dans les vieux jours pour manifester l’alliance entre l’Église catholique et le nationalisme conservateur québécois contre le libéralisme canadien. Alors que les libéraux remportent finalement, au cours de la Révolution tranquille, cette guerre culturelle, la proximité historique entre autorités politiques et ecclésiastiques devient au Québec irrecevable. À l’heure où certains regagnent les bancs d’églises et montrent un intérêt renouvelé pour leur identité collective, doit-on se méfier d’un clérico-nationalisme nouveau genre?
Si l’idée d’indépendance semble refaire ses racines auprès de la jeune génération après moult années de ringardise, elle n’explique pas à elle seule le renouveau nationaliste. Au-delà de la question référendaire, c’est tout un désir d’enracinement dans une culture, une tradition, une identité qui se manifeste. Le phénomène est notable chez bien des jeunes convertis au catholicisme.
Penser globalement, agir localement
Cette réalité n’est pas exclusivement québécoise. Du Carillon Sacré-Cœur au Québec au pèlerinage de Chartres en France, la jeunesse catholique semble vouloir se réapproprier un héritage dont elle s’estime parfois privée. Il lui est néanmoins reproché de vouloir uniformiser et cadenasser la foi au sein d’une identité nationale attachée à ses origines historiques, qu’elles soient européennes ou nord-américaines. Cette jeunesse serait composée en partie de ces fameux chrétiens dits identitaires, nationalistes, voire intégristes.
Martin Geoffroy et Marc Imbeault – tous deux chercheurs associés au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) – faisaient paraitre l’an dernier le collectif La montée de l’extrême droite au Québec (2010-2020).
En introduction, on lit que «l’intégrisme chrétien est, la plupart du temps, associé de près aux groupes d’extrême droite, et ce, depuis plus d’un siècle». De même, on ajoute qu’«une étude, issue de l’observation d’une dizaine de comptes sur les réseaux sociaux de jeunes militants masculins d’extrême droite en 2019-2020, a montré très clairement le lien entre cette idéologie et l’intégrisme catholique au Québec».
Intégrisme chrétien et extrême droite
Les notions d’intégrisme chrétien et d’extrême droite sont parfois équivoques. Il n’en demeure pas moins qu’elles caractérisent un nuage d’idées bien réel. On parle souvent d’intégrisme pour désigner les catholiques qui revendiquent la permanence de l’ordre social médiéval alors qu’il s’effondre progressivement quand émerge la modernité politique en Europe.
L’extrême droite désigne un complexe idéologique plus diffus, et renvoie notamment à un univers de référence incluant le nazisme allemand et le fascisme italien. On conçoit la société comme un corps où prime l’unité. La violence politique est acceptée, voire valorisée. Comme l’intégrisme, il s’oppose à certains aspects de la modernité politique – parfois la démocratie représentative, le libéralisme ou l’économie de marché. Cela dit, il n’est pas généralement lié à un idéal religieux historique issu du catholicisme médiéval.
Tout un chapitre de l’ouvrage est consacré à une étude de cas sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, un groupe religieux schismatique, séparé de l’Église catholique au nom d’un rejet de l’enseignement du concile Vatican II (1962-1965), notamment sur des questions relatives aux relations entre l’Église et l’État. Pour Geffroy, «les traditionnalistes-intégralistes sont généralement des groupes religieux qui sont le plus susceptibles de s’associer à des groupes d’extrême droite parce qu’ils sont généralement plus politisés».
Dans un autre collectif datant de 2001, La peur des sectes, Martin Geoffroy et Jean-Guy Vaillancourt écrivaient déjà que cette fraternité est traversée par l’intégrisme, une idéologie qu’ils décrivent, en citant René Rémond, comme sacralisant «un moment de cette histoire [de l’Église] comme la forme parfaite qu’il projette dans l’éternité».
Au crible
Pour ces raisons, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X est parfois identifiée comme un foyer important de nationalistes. Philippe Letellier-Martel, 22 ans, et Jean-Philippe Desjardins-Warren, 35 ans, ont tous deux fréquenté cette fraternité à Montréal. Le premier est «très intéressé dès le départ par la messe en latin». À 14 ans, sous l’influence de la droite française, Letellier-Martel passe de ce côté du spectre politique, reniant une opposition adolescente à sa religion culturelle, ce «qui a donc permis par la suite un vrai questionnement métaphysique», selon lui.
La démarche de Desjardins-Warren auprès de la Fraternité est d’abord exploratoire, mais aussi liée à une déception devant ce qu’il trouve dans la paroisse québécoise moyenne sur le plan rituel. Le cofondateur de Nouvelle Alliance, un groupuscule nationaliste avec lequel il prend depuis ses distances, raconte: un «réenracinement dans la culture québécoise» – à travers des études supérieures en histoire et un intérêt particulier pour Lionel Groulx – aura «été un élément déclencheur vers mon retour à la foi».
Philippe, fondateur de la chaine YouTube Action Vitale, continue aujourd’hui d’assister à cette forme de la messe. Pour autant, il le fait désormais dans une paroisse de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre. À la différence de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, celle-ci est en pleine communion avec les autorités romaines de l’Église catholique. Jean-Philippe, pour sa part, affirme avoir trouvé des messes en français où il se sent chez lui.
Lionel Groulx (1878-1967)
Après son ordination sacerdotale et des études dans de grandes universités européennes, l’abbé Lionel Groulx devient professeur et chef de file dans l’enseignement de l’histoire du Canada. Il fonde l’Institut d’histoire de l’Amérique française et la revue qui y est associée. À travers la discipline historique, il désire donner aux Canadiens français la fierté de leur identité afin qu’ils trouvent le courage de s’émanciper. Il est considéré comme un père du nationalisme québécois et l’un des intellectuels les plus influents du siècle dernier.
Comme Jean-Philippe Desjardins-Warren, Jean-Claude Dupuis, 65 ans, historien et enseignant en histoire dans une école tenue par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, expérimente un cheminement de foi après avoir découvert Lionel Groulx. «C’est par le nationalisme que je me suis intéressé à Groulx pour finalement découvrir que, chez lui, le nationalisme est secondaire et que l’essentiel, c’est le catholicisme.»
Risques du métier
L’héritage du chanoine Groulx est parfois controversé en raison du primat qu’il accorde au catholicisme dans l’identité canadienne-française et de certains propos jugés racistes. Il en va de même pour ceux qui s’en réclament, à plus forte raison lorsqu’ils fraient dans des milieux jugés intégristes, comme c’est le cas pour Dupuis.
Pour l’historien, Groulx fait la promotion d’un nationalisme ethnique. Cette conception du nationalisme se fonde sur le socle culturel initial et historique d’un peuple plutôt que sur l’appartenance civique. L’affiliation à la communauté canadienne-française repose ici sur la commune origine et le partage d’une culture francophone et catholique, plutôt que sur la citoyenneté ou le lieu de résidence.
Jean-Claude Dupuis admet que cette idée du nationalisme, si elle est poussée à l’extrême, peut conduire au racisme, surtout si elle n’est pas subordonnée à la foi: «Le particularisme national doit toujours être intégré dans un universalisme catholique», avance-t-il. «L’être humain a besoin d’être avec des gens qui lui ressemblent. La construction de la personnalité passe par une intégration dans une collectivité qui peut être de différentes natures selon les époques, les sociétés», poursuit Dupuis.
«On est très influencé par la France et par les États-Unis. Dans les deux cas, on fait état d’un nationalisme chrétien qui hait les immigrants et qui vise une immigration zéro. Je trouve cela vraiment pernicieux pour des chrétiens.» – Louis Balthazar
Desjardins-Warren et Letellier-Martel, à la suite de Groulx et comme Dupuis, pensent tous deux que «le Québec a vocation à devenir l’État-nation des Canadiens français». Dans cette logique, l’enjeu de la démographie est central pour éviter que le socle culturel ne devienne minoritaire. Leur vision de l’immigration est en ce sens assez restrictive. Ils se défendent toutefois de vouloir susciter le mépris ou la méfiance envers l’étranger, ce qui, de leur propre avis, ne serait pas chrétien. Ils établissent ainsi une distinction entre les personnes et le système, qui ferait selon eux la promotion d’une immigration économique excessive.
Pour nos trois héritiers de Groulx, l’amour de la patrie s’enracine dans le quatrième commandement – «Honore ton père et ta mère» – qui, dans la tradition catholique, élargirait le respect dû aux ancêtres à toute la nation.
Jean-Philippe, faisant référence à la notion d’ordo amoris – popularisé il y a longtemps par saint Augustin puis saint Thomas d’Aquin et récemment, de façon controversée, par le vice-président américain JD Vance –, avance qu’il est légitime comme chrétien de prioriser ceux qui nous sont plus proches. «Une nation a le droit de préserver sa continuité historique et culturelle. C’est ce qui m’amène à dire que l’immigration doit être subordonnée au bien commun de la population d’accueil.»
Aplatir le ciel
«Malheureusement, il est de plus en plus courant dans le panorama contemporain de faire entrer des mots de la foi dans le combat politique, de bénir le nationalisme et de justifier religieusement la violence et la lutte armée. Les croyants doivent réfuter activement, avant tout par leur vie, ces formes de blasphème qui obscurcissent le Saint Nom de Dieu» (Journée mondiale de la paix, 2026).
Ces mots du pape Léon XIV et d’autres de ses récents prédécesseurs donnent assez clairement à penser que le nationalisme n’est pas compatible avec la foi. Parfois, dans un sens plus strict – on le voit plus distinctement dans le discours européen et américain que dans le débat public québécois –, le mot «nationalisme» se comprend principalement comme une idéologie politique moderne, avec pour expression la plus radicale le fascisme et le nazisme. Ici, la foi est nettement subordonnée à la nation, un renversement que le magistère de l’Église ne saurait encenser.
On peut parler, avec davantage de précision, comme le fait Pie XII dans l’encyclique Summi pontificatus (1939), d’un «noble patriotisme» pour désigner un sain amour de la patrie, jugé estimable dans la tradition chrétienne.
Le politologue Louis Balthazar, de quelques décennies l’ainé de Dupuis, étudie et défend le nationalisme québécois depuis longtemps, en plus d’avoir œuvré au sein de l’Église. «Dans mon évolution intellectuelle, j’ai traversé une époque où l’on répudiait le nationalisme à la Groulx, donc je garde des sentiments négatifs», affirme-t-il lorsqu’il est questionné sur l’impact du chanoine sur certains jeunes.
Or, il trouve tout à fait normal que des convertis au catholicisme portent la cause nationale. «Ça fait partie de l’histoire. Certains textes chez Groulx sont irréprochables. Il faut lire attentivement, en gardant toujours en tête les références universelles. C’est un homme d’une grande culture qui avait une bonne connaissance de la situation internationale. Il a peut-être eu certains excès, mais il y a plein de nuances à faire.»
Illustration: Matthieu Lemarchal
En voulant purifier la foi de ses travers politiques pour la rendre plus personnelle, les acteurs catholiques de la Révolution tranquille, dont le frère dominicain Georges-Henri Lévesque – adversaire intellectuel du clérico-nationalisme de Groulx –, contribuent à séparer la religion de la sphère sociopolitique. Pour Philippe Letellier-Martel, Jean-Claude Dupuis et bien d’autres, il en résulte une évacuation, une dissociation de la dimension chrétienne de l’identité collective. Pour eux, il faut la reconquérir.
Balthazar reconnait que le Québec a perdu le sens de la transcendance et même qu’il est bien de «déplorer cette absence et de vouloir le rechristianiser». Il se méfie toutefois de certaines manières de le faire: «On est très influencé par la France et par les États-Unis. Dans les deux cas, on fait état d’un nationalisme chrétien qui hait les immigrants et qui vise une immigration zéro. Je trouve cela vraiment pernicieux pour des chrétiens.»
«Face au défi d’une immigration musulmane agressive, la nouvelle génération cherche une identité plus forte et elle se tourne vers la religion catholique. J’espère qu’elle découvrira la vraie foi, et non pas simplement un nationalisme chrétien identitaire comme on le voit dans la droite américaine présentement, qui frôle le racisme et le fascisme», explique de son côté Jean-Claude Dupuis.
Nationalisme immodéré
Le nationalisme présent chez les jeunes catholiques de notre temps serait-il donc immodéré? «On vit dans l’air du temps, soutient Letellier-Martel, où le patriotisme n’est pas très bien conceptualisé, où il est très peu valorisé, même chez les catholiques. J’ai vu davantage un laxisme dans l’Église qu’un excès de ce côté-là. Mais c’est tellement nié qu’il pourrait éventuellement y avoir une réaction inverse.»
Patriotisme, nationalisme, quel que soit le mot utilisé, un défi permanent demeure pour les chrétiens attachés à la culture et à la patrie: celui de ne pas vouer un culte au projet national, aussi noble puisse-t-il sembler, en se laissant aller à la vaine tentation de faire descendre sur terre la cité céleste.
Le besoin d’enracinement culturel, palpable dans plusieurs milieux à notre époque, est susceptible de s’exprimer de manière plus ou moins ajustée, notamment en fonction de l’accueil que reçoivent ceux qui le vivent.
Pour Philippe, si elle veut lutter contre les courants intégristes qui peuvent l’environner, l’Église – particulièrement au Québec – doit plus que jamais saisir le drapeau et le dresser dans la bonne direction, celle du ciel. «Je veux que l’Église suive sa vocation universelle, soutient-il, mais j’invite aussi le clergé d’ici à vivre l’idée d’inculturation pour rejoindre les Canadiens français qui, il faut le reconnaitre, traversent une crise spirituelle depuis plusieurs décennies.»




