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Backrooms: Les arrière-salles de l’absurde

Le film Backrooms: Les arrière-salles, sorti le 29 mai 2026, attire au cinéma des foules étonnantes. Le réalisateur Kane Parsons nous y submerge dans un monde de couloirs sans fin, de papier peint jaune et d’angoisse labyrinthique. Jouant avec la mémoire et l’attention par ses effets visuels impressionnants, Backrooms rejoint son auditoire en posant des questions existentielles insoupçonnées.

Dans les arrière-salles, il n’y a rien sinon des lumières fluorescentes qui bourdonnent et font trembler les motifs du papier peint démodé couvrant les murs à perte de vue. Les couloirs se déploient à travers des salles oubliées, semble-t-il, depuis des années. Dans ce dédale à l’abandon, tout est remis en question.

Le directeur Kane Parsons y construit un véritable cauchemar existentiel. Clark (Chiwetel Ejiofor), propriétaire d’un magasin de meubles rongé par l’alcoolisme et un mariage en déconfiture, raconte sa vie troublée à sa thérapeute Mary (Renate Reinsve).

Profondément déprimé, Clark habite maintenant son commerce. Or, il s’aperçoit que quelque chose cloche dans sa nouvelle demeure. À la suite de problèmes électriques mystérieux, le commerçant observe une ouverture dans un mur au sous-sol. Il y plonge la main et découvre une nouvelle dimension, un labyrinthe interminable de salles insensées.

En explorant les profondeurs de ces arrière-salles, Clark visite les ténèbres de son for intérieur et finit par perdre la raison. Le film se révèle alors comme une véritable expédition dans la conscience d’un homme imparfait. On vit et revit les erreurs et traumatismes de Clark, qui se laisse hypnotiser par ces halles infinies.  

L’origine du rêve

Du haut de ses 20 ans, le directeur Kane Parsons tire son inspiration d’un phénomène web bien connu de la génération Z. En 2022, sous le pseudonyme Kane Pixels, le jeune visionnaire publie un court-métrage d’horreur intitulé Backrooms sur sa chaine YouTube. Le décor, mystérieux, trouve son origine dans une photo publiée sur un forum en 2019. Elle est le fer de lance d’une nouvelle esthétique numérique: les espaces liminaux.

Toutes les images du genre illustrent des espaces qui laissent leurs témoins étrangement déconcertés: des photos de bâtiments à la pénombre, de couloirs et tunnels délabrés, ou de chambres d’hôtel trop parfaites. Le fil conducteur est une forme d’absence palpable, rendue visible. Leur potentiel anxiogène fait partie de leur attrait, et inspire plusieurs internautes, qui produisent à leur tour des histoires courtes et même des jeux vidéo situés dans ces espaces étranges.

Vu leur popularité, beaucoup parcourent des archives pour trouver d’autres photos du même genre, et les publient sur des plateformes comme Reddit ou X. D‘ailleurs, dans la salle de cinéma, il n’y a pratiquement que des jeunes, qui ont probablement déjà été exposés à ce genre d’images en ligne. Le premier vidéo de la série Backrooms de Kane Parsons atteint ainsi 84 millions de vues.

Face à l’anxiété d’une vie absurde, il est tentant de choisir le divertissement et l’inactivité qui confèrent à la médiocrité. Ne reste plus qu’à gratter nos bobos jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Liminal au quotidien

Le mot «liminal» vient de limen, qui veut dire «seuil» en latin. Le terme peut aujourd’hui s’entendre de diverses manières: le seuil entre le rêve et la réalité, le seuil d’une porte. L’espace liminal est un lieu où se produit une transition, le passage au-delà du seuil. Mais que se passe-t-il lorsque nous nous y attardons? Que pouvons-nous y observer?

L’espace liminal est présent partout autour de nous dans l’architecture moderne. L’anthropologue Marc Augé, dans son ouvrage intitulé Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992), parle d’environnements avec lesquels nous n’entretenons qu’une relation de consommation. Nous n’habitons pas vraiment un aéroport ou un centre commercial. Ces endroits, lorsque privés de leurs fonctions essentielles, tombent dans l’absurdité. Tous ces décors où nous ne faisons que passer deviennent invisibles dans notre quotidien. Qu’y a-t-il de plus banal que le segment d’autoroute que nous empruntons tous les jours pour aller au travail?

Le concept de liminalité, de seuils à franchir, n’est pas nouveau. Il constitue aussi le fondement des rites d’initiation, présents dans tant de religions. Dans le baptême chrétien est vécu un passage; à travers l’eau, l’entrée du sujet dans l’Église. Les anciennes traditions voulaient que le catéchumène fasse une entrée progressive dans le bâtiment avant son éventuel baptême à Pâques.

Topographie des arrière-salles

Kane Parsons décide de piéger ses spectateurs dans ces lieux et mise sur l’anxiété que nous ressentons devant l’absence d’ordre et de sens dans ceux-ci. Ses personnages vivent le cauchemar dans le dédale chaotique des arrière-salles. Les objets autour d’eux semblent ne plus obéir aux lois de la physique. Pire encore, il y a quelqu’un, ou quelque chose qui les poursuit dans le labyrinthe.

Si les espaces liminaux sont dépourvus de sens et de fonctions, les personnages de Backrooms, pourtant, ne peuvent résister à leur attrait. Mais quel attrait? Il ne semble pas raisonnable de vouloir y rester. Or, pour certains, l’absurde est confortable.

Nous vivons tous dans un grand espace liminal. Qu’est-ce que la vie sauf un long passage vers… vers quoi? Quel est le but de cette existence, où mène le couloir? Nous pouvons essayer d’accepter l’absurdité et rester figés et difformes aux côtés de Clark et Mary dans les arrière-salles.

Le dédale de Kane Parsons est une zone sans Dieu, sans ordre établi et, surtout, sans responsabilité. Face à l’anxiété d’une vie absurde, il est tentant de choisir le divertissement et l’inactivité qui confèrent à la médiocrité. Ne reste plus qu’à gratter nos bobos jusqu’à ce que mort s’ensuive.

C’est ce que le personnage de Clark fait. C’est ce qui le rend monstrueux. Il décide de crouler sous le poids du mal dans sa vie et de le subir. Nous avons tous nos propres dédales, nos arrière-salles où trouver un confort malsain, où nous enfoncer.

Or, nous pouvons aussi, à l’inverse, choisir de voir plus loin et d’élargir nos perspectives. Lorsque le chemin nous mène vers quelqu’un, lorsque nous vivons d’amour et non d’angoisse, nous revoilà bien situés. Le film nous montre, avec éloquence visuelle, les conséquences de l’isolement et de la perte de sens. Brisons donc ces tendances, sortons du labyrinthe, et construisons quelque chose de neuf. Que Dieu en soit l’architecte!

William Roy-Pelletier
William Roy-Pelletier

Musicien passionné, adepte de métal et de chant grégorien, William est formé en charpenterie-menuiserie. Autodidacte assumé, il met aujourd’hui sa curiosité et son amour des mots au service du journalisme chrétien.