
À la recherche du dimanche perdu
Réservé au repos, à la famille et au culte, le dimanche est opposé aux rigueurs du travail et de la routine. Autrefois le sommet d’une semaine avec ses hauts et ses bas, il n’est souvent aujourd’hui plus qu’un jour parmi les autres sur l’horizon indépassable d’un temps aplati. Quarante-et-un ans après l’abolition de la Loi sur l’observance du dimanche au Canada, Le Verbe part à la recherche du dimanche perdu.
Déjà dans les sociétés mésopotamiennes, on désigne un jour récurrent où le travail est interdit. Jean-Yves Boulin, coauteur du livre Les batailles du dimanche (2017), explique qu’en effet, il ne faut alors rien entreprendre, de peur que cela porte malheur: «Même dans les sociétés qui ne fonctionnent pas avec la même semaine – qui ont des cycles plus longs ou plus courts –, il y a toujours un jour d’arrêt […], un jour où, si l’on commence à faire des choses, on pense que ça ne va pas bien se passer. Donc on ne touche à rien.»
Chez les juifs, le jour du sabbat – en un certain sens précurseur du dimanche chrétien – est un moment pour se souvenir du repos que Dieu observe après avoir travaillé à la création du monde, et pour l’imiter. Temps de ressourcement, il est marqué par un ensemble de prescriptions et de proscriptions qui font partie de son identité propre.
«Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié» (Ex 20,8-11).
Dans le christianisme, qui émerge de la société juive, le jour le plus important de la semaine n’est pourtant pas le samedi, mais bien le dimanche; on commémore alors la résurrection du Christ. Moment de repos, le dimanche est aussi une occasion de fête et de joie où l’on se rassemble afin de célébrer l’eucharistie.
En 321, Constantin Ier, premier empereur romain converti au christianisme, décrète que celui qu’on appelait alors le «jour du soleil» «devait être consacré au repos et que toutes les activités – hormis les travaux agricoles – devaient cesser, en particulier celles des tribunaux et des huissiers» (Boulin et Lesnard, 2017). Mais ce n’est que lors du troisième concile d’Orléans, en 538, que le dies solis devient officiellement dies dominica, jour du Seigneur – ce qui donne le nom «dimanche» en français. Plusieurs langues européennes garderont quant à elles la référence au soleil: Sunday, Sonntag.
Longtemps après, des lois comme les blue laws des colonies américaines ont continué d’officialiser une stricte régulation des activités le dimanche. Au Canada, le Lord’s Day Act n’est aboli qu’en 1985. Progressivement, le sens de ce temps de repos consacré à Dieu se transforme.
Temps pour soi
Le fait de mettre chaque semaine la vie active sur pause constitue pour Richard Marceau une façon de répondre à un besoin essentiel. Pour cet ancien député du Bloc québécois – converti au judaïsme il y a plus de vingt ans –, le sabbat n’est pas qu’affaire de contraintes: c’est plutôt un exercice libérateur. «Les gens qui me connaissent savent qu’à partir du coucher du soleil du vendredi soir jusqu’au coucher du soleil le samedi soir, si l’on m’appelle, je ne répondrai pas. Je ne serai pas en ligne non plus. C’est rendu essentiel à ma santé mentale.»
Pour Richard Marceau, observer le sabbat est une activité contreculturelle, un acte de résistance dans un monde où l’exigence de productivité prédomine et colonise toutes les sphères de notre vie.
Dans un même esprit, Jean-Yves Boulin constate qu’aujourd’hui, le dimanche est un temps d’arrêt plus que jamais nécessaire. Il permet de suspendre la course de l’activité normale et favorise une réflexion sur la direction qu’on lui donne. «On est comme dans une roue de hamster. À un moment, il faut se demander: “Ce que je fais, ça me mène où? Est-ce que ça correspond à ce que je recherche?” Pour ça, il faut s’arrêter.»
À une époque où travail et loisir se confondent, on se trouve sans jeûne ni fête, sans pauvreté ni luxe, sans misère ni joie. Faites pour jouer, travailler et contempler, nos vies sont trop souvent condamnées à de plats limbes incolores. Que faire?
Temps pour les autres
Si les bienfaits individuels de la journée d’arrêt sont indéniables, il faut voir aussi tous les aspects bénéfiques qui sont vécus collectivement grâce à elle. Pour Jean Picher, curé de la paroisse Saint-Jean-Baptiste à Québec, le culte public observé le dimanche permet «d’avoir une journée où les croyants sont invités à se retrouver ensemble pour dire l’importance de leur foi et s’encourager à la vivre dans la vie quotidienne par la suite».
Cette dimension sociale fait également partie intégrante du sabbat juif. C’est bien sûr le moment d’entrer en relation personnelle avec le divin, mais, pour Richard Marceau, c’est aussi l’occasion de vivre sa spiritualité à un niveau horizontal. On le fait notamment par le partage de la parole à la synagogue, où la prière est récitée en commun, et celui d’un repas, qui s’accompagne souvent de danses et de chants où tous sont invités. Un remède contre un autre mal qui afflige notre époque: l’isolement.
Cet attachement à une coutume propre à un peuple dont l’existence a souvent été menacée dans l’histoire pourrait même avoir joué un rôle dans sa survie à travers le temps, selon l’ancien politicien. Il est constitutif, en tous les cas, de son identité.
Pour Jean-Yves Boulin, le dimanche est, encore aujourd’hui, un «jour de synchronisation» qui répond au besoin de «faire société». On peut imaginer qu’un moment de repos soit pris n’importe quel jour de la semaine. Mais le fait de s’arrêter tous en même temps permet de vivre des expériences communes nécessaires à une existence humaine épanouie.
Temps pour Dieu
Si l’on observait jadis le dimanche avec zèle, on l’ignore aujourd’hui massivement. Notre rapport à Dieu explique sans doute en un sens les deux attitudes.
En effet, par-delà les biens humains que ce jour de repos peut nous procurer, observer religieusement le dimanche pousse à se tourner vers l’essentiel, à contempler la vraie finalité de notre vie sur terre, pour le prêtre traditionaliste Jacques Breton. «Si l’on veut savoir où on s’en va, il faut se rappeler d’où on vient. On vient de Dieu, on a été créés par Dieu et pour Dieu aussi. Il est notre but ultime.» Dans le même esprit, le rabbin Abraham Joshua Heschel (1907-1972) avançait à son époque que le sabbat constitue «un sanctuaire dans le temps», un temple non pas physique, mais spirituel pour s’arrêter et contempler le mystère profond des Écritures.
Derrière cette concordance entre les bénéfices individuels, sociaux et spirituels de ce repos biblique, on croit déceler une forme de sagesse de la tradition, confirmée par l’expérience contemporaine.
Temps pour personne
«Il y a un moment pour tout, et un temps pour chaque chose», dit l’Ecclésiaste (Qo 3,1). À une époque où travail et loisir se confondent, on se trouve sans jeûne ni fête, sans pauvreté ni luxe, sans misère ni joie. Faites pour jouer, travailler et contempler, nos vies sont trop souvent condamnées à de plats limbes incolores. Or, on observe souvent que le temps est précieux. Que faire?
«Ne jetez pas vos perles aux pourceaux» (Mt 7,6).



