Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

S’accueillir à coups de pardon

Le jour de leur rencontre, Richard et Sophie luttent contre des problèmes de santé mentale. Si cette difficulté entraine un soutien mutuel, elle est aussi source de tensions. Est-il possible de s’aimer quand on se sent aussi mal? Sophie et Richard s’accrochent malgré tout et refusent de quitter la partie. Voici l’histoire d’un couple qui a parié sur le pardon pour que la paix — et l’amour! — gagne.

Richard remarque d’abord Sophie lors d’une partie de cartes. Ils fréquentent alors un organisme de soutien en santé mentale. «Elle avait l’air gentille, se rappelle Richard. Je voulais mieux la connaitre.»

Pour briser la glace, il lui demande de la monnaie pour s’acheter un café. Sophie lui tend une pièce avec un sourire. L’intérêt semble réciproque. Mais comme ils sont tous deux psychologiquement vulnérables, une relation autre qu’amicale ne leur semble pas possible.

Du soutien à l’attachement

Au fil du temps, l’attachement de Richard envers Sophie grandit. Il la soutient dans ses projets et se rend présent à chaque crise dépressive. «Je n’avais aucune espérance, se souvient Sophie. Une vie à deux ne faisait aucun sens. Mais il m’a aidée. J’ai compris que je pouvais compter sur lui.» Ils décident de vivre ensemble, par amour, mais aussi pour mieux se soutenir l’un l’autre.

La vie avec Sophie est une source de stabilité pour Richard. Cela dit, son anxiété reste bien présente. Il développe plus tard un rapport malsain à l’alcool. Il souhaite que cela cesse. «Quelqu’un a prié pour moi, se rappelle-t-il. J’ai ensuite complètement arrêté de boire! J’étais guéri. Je suis tombé à genoux; j’étais converti.»

Richard fréquente de plus en plus l’église de son quartier, et y trouve même un travail. En parallèle, Sophie vit aussi un retour à la foi. Elle se pose plein de questions, auxquelles répond patiemment sa tante religieuse. Elle demande finalement le sacrement de la confirmation. Après un temps de discernement, le couple se marie.

Fuites et tensions

Sur bien des plans, la vie de Sophie et Richard s’améliore grandement. Chacun a un emploi, ils sont propriétaires, et ils fréquentent leur église avec fidélité. Cependant, l’anxiété et la dépression rendent le quotidien plus difficile. Les sautes d’humeur sont fréquentes, et les époux se disputent beaucoup. À peine six mois après leur mariage, Richard songe déjà à se séparer de Sophie. Son père l’y incite aussi.

«Un soir, je me suis enfui, se souvient-il. Je suis parti à notre chalet, en plein hiver. Je réfléchissais à comment je quitterais Sophie. Et là, dans le noir, j’ai entendu cette parole: “Tu l’as choisie.”»

Richard se fige, frappé par l’évidence: avec Sophie, il s’est engagé devant Dieu pour le meilleur et pour le pire. Il ne peut pas revenir sur cette décision. S’il ne la quitte pas, la tentation de partir demeure toutefois bien présente pendant des années. La conviction qu’il doit tenir parole l’empêchera de passer à l’acte.

«Si on ne croit plus en notre mariage, il faut arriver à s’entourer de personnes qui y croient à notre place.» — Richard

Mais après dix ans de mariage, la pandémie fait tout exploser. «C’était comme une sorte de guerre, se rappelle Sophie. Durant cette période, on a tenu pour acquis qu’il valait mieux garder pour soi certaines pensées, certains ressentis. On ne partageait pas tout.» Les époux s’éloignent de plus en plus.

Et puis, au plus fort de la crise, une percée. Les deux s’en souviennent avec émotion. «Je ne peux pas te quitter, déclare Richard à Sophie. J’en suis incapable. Car si tu ne fais pas partie de ma vie, elle n’a aucun sens.»

Ce n’était pas une déclaration d’amour, mais plutôt un constat douloureux. Une nouvelle perspective s’ouvre pour le couple. S’ils sont malheureux, mais que se séparer n’est pas une option, ils doivent trouver le moyen de surmonter leurs difficultés.

De pardon en pardon

Leur situation rappelle à Sophie leur préparation au mariage. Le prêtre leur avait dit: «Dans un couple chrétien, on ne se demande pas “Est-ce qu’il y a une solution?”, mais plutôt: “Quelle est la solution?” » Pour eux, cette solution prend principalement la forme du pardon. Un pardon à redonner, encore et encore.

La miséricorde, Sophie la demande d’abord à Dieu. Elle se confesse régulièrement et s’ouvre sur ses problèmes de couple: «Je veux quitter mon mari — ne vous inquiétez pas, je ne le ferai pas! Mais c’est comme ça que je me sens.» Le prêtre l’écoute, Sophie s’apaise. Elle repart chaque fois plus déterminée. «Ce n’est pas seulement le fait de parler à quelqu’un. C’est plutôt de se déposer en Dieu par rapport à quelque chose qu’on porte. Et les solutions viennent après.»

Richard abonde dans le même sens. «Ma mère avait l’habitude de dire: “Dans la vie, on avance à coups de pardon”, se souvient-il. Et c’est vrai. Le pardon a fait grandir notre couple. Même quand on avait l’impression qu’il n’y avait plus d’amour. Le sentiment amoureux n’était peut-être plus là, mais l’amour était là.»

Le calme après la tempête

À force de se pardonner, le couple se rapproche. Tranquillement, les difficultés diminuent, tandis que la bienveillance et la complicité grandissent. «On a fini par apprendre à se connaitre et à s’aimer comme on était, déclare Richard, et pas comme on voudrait que l’autre soit.» Ils célèbrent cette année 15 ans de mariage, et un calme rétabli depuis quelques années.

Chacun reconnait que les épreuves ont rendu leur couple d’autant plus précieux. «J’ai compris des choses sur moi et sur mon mari que je n’aurais jamais découvertes si cette relation s’était terminée, affirme Sophie. J’en découvre même encore!»

Cette persévérance a également porté des fruits autour d’eux. Les époux ont fondé un groupe de soutien en santé mentale avec lequel ils organisent régulièrement des activités. Leur entourage remarque aussi un changement. «On était souvent seuls, se souvient Richard. Aujourd’hui, notre horaire est très rempli. Tant d’amis veulent nous voir! Je pense qu’ils sont interpelés par cet amour nouveau, qui a grandi dans nos épreuves et malgré la maladie. Ils sont surpris qu’on soit encore ensemble.»

Se connaitre, croire, se pardonner

Cette paix entre les époux ne s’est pas construite en un jour. Selon Richard, le grand défi des couples, c’est d’apprendre à se connaitre. Cela demande nécessairement du temps. «Il n’y a pas de recette miracle. Chacun doit vivre son expérience de couple.» Il considère aussi que la foi est d’un grand soutien. «Si on ne croit plus en notre mariage, poursuit-il, il faut arriver à s’entourer de personnes qui y croient à notre place.»

Face à la discorde, Sophie pense qu’il est nécessaire d’adopter une perspective nouvelle. «Lors d’un conflit, on n’a pas nécessairement à faire de compromis ou à céder quelque chose, ni à s’affirmer ou à prendre le dessus. Il faut réaliser qu’il existe une résolution positive pour les deux.» Cette approche demande du respect, mais aussi une grande douceur envers l’autre. «Parfois, c’est possible de simplement dire: “Écoute, mes mots ont dépassé ma pensée.” On peut se comprendre et se pardonner. Il ne faut pas se décourager! À l’impossible, nul n’est tenu… Mais pour Dieu, tout est possible.»

Ariane Beauféray
Ariane Beauféray

Ariane Beauféray est doctorante en aménagement du territoire et développement régional. Elle s’intéresse à l’écologie intégrale et met au point de nouveaux outils pour aider la prise de décision dans ce domaine. Collaboratrice de la première heure, elle est désormais membre permanente de l’équipe de journalistes du Verbe médias.