
Il faut être nus pour s’aimer
C’est le coup de foudre! Édouard et Marie-France deviennent vite inséparables. Elle tombe enceinte; ils se marient. Elle a 18 ans, il en a 22. L’amour fou, vous dites? Oui, mais suffit-il? Crises, accusations, fermetures; les 35 années suivantes les mettront à rude épreuve. Après la passion des débuts, c’est la patience qui aura le dernier mot. Voici leur histoire.
Les études d’Édouard sont couronnées par une brillante carrière. Il enseigne au secondaire, puis au collégial. À 30 ans, il devient directeur d’école. Il occupe ensuite plusieurs postes d’envergure en éducation. Ses multiples réussites le gonflent d’orgueil. «Le travail était un lieu de gloire, déclare-t-il aujourd’hui. C’est carrément ça. Je n’avais pas ça à la maison.»
Au foyer, Édouard a de la difficulté à entrer en relation avec ses enfants. Leurs soucis l’importunent plus qu’autre chose, et son rôle se limite souvent à dicter les règles. «Les seuls pseudoélans d’affection que j’avais pour eux, explique-t-il, c’est quand ils réussissaient quelque chose, ou qu’ils faisaient rayonner la famille. C’était affreux.»
Bien qu’enseignant, il ne se mêle pas de l’éducation des enfants, qui repose surtout sur son épouse. «Au mieux, j’admirais ce qu’elle faisait, se rappelle-t-il. Mais, souvent, je trouvais le moyen de la critiquer. Ce n’est pas rien, ce qu’elle a traversé.»
De disputes en bouderies
Avec Marie-France, les disputes sont vives et fréquentes. «Elle était d’une intégrité que je n’avais jamais connue avant, poursuit Édouard. Et elle me confrontait. Ça me séduisait, m’attirait terriblement, et, en même temps, ça me repoussait.» Perspicace et franche, son épouse n’hésite pas à lui faire remarquer les incohérences entre ses croyances et ses actes.
Piqué au vif, Édouard la repousse. Incapable de se remettre en question, il argumente pour mieux la faire taire. Bien d’autres fois, il s’enferme dans le silence.
Ces bouderies s’étendent sur des jours, puis des semaines. Arrive un temps où le couple ne se parle presque plus. Seul un cahier, laissé dans la salle de bain, leur permet d’échanger: chacun y inscrit ses souffrances, ses revendications, ses attentes. Ce petit canal de communication subsiste au travers d’un quotidien bien occupé; au fil des années, Marie-France donnera naissance à onze enfants.
Difficultés et conversions
Après vingt ans de mariage, c’est l’impasse. Ils se sentent comme deux étrangers. Pourtant, aucun ne songe vraiment à quitter l’autre. «Je savais que Dieu referait toute chose nouvelle dans notre couple, se souvient Marie-France. Je ne voyais pas comment, je ne voyais pas quand. Peut-être que ça n’arriverait que dans nos très vieux jours.»
Quelque chose doit changer. Malgré une situation professionnelle confortable, le couple décide de déménager afin de se rapprocher d’une communauté chrétienne. Ce choix difficile s’avère déterminant pour leur famille.
«On a cru qu’en laissant tout là-bas, puis en venant vivre ici avec une nouvelle communauté, que le Seigneur serait fidèle, explique Marie-France. Et il l’a été.»
La vie de prière du couple s’approfondit. Édouard et Marie-France prient les laudes ainsi que le chapelet. Quant à leur communauté, elle leur offre du soutien, des modèles ainsi que des témoins de la fidélité de Dieu dans les épreuves. Ces exemples nourrissent en eux l’espérance.
«Tranquillement, on a cheminé, poursuit Marie-France. Le Seigneur nous a amenés plus proche de ce qu’il nous appelait à être. Il nous a donné la grâce de nous y rendre.»
«La seule distance entre ce que tu désires profondément et le moment où ça va arriver, c’est ce temps de patience.» — Édouard
Des cœurs pétris avec lenteur
Le cheminement est cependant très lent. «Je voyais que ma vie était en contradiction totale sur le plan moral par rapport à ce que je savais être vrai et bon, se remémore Édouard. Ça a été long avant que Dieu commence à percer la carapace. Il a fallu des événements, de la souffrance. Il a eu une patience divine à mon égard, clairement.»
Du côté de Marie-France aussi, la vérité finit par s’imposer. Elle réalise premièrement qu’elle n’aime pas vraiment son mari. «Édouard, c’était mon Dieu. Il était ma référence. Je ne l’idolâtrais pas, mais j’attendais tout de lui. Comme cela arrive dans bien des couples, je l’aimais pour qu’il m’aime.» Marie-France cesse alors de faire porter la responsabilité de son bonheur sur son mari. Changement radical.
Cet aveuglement n’est pas le seul à prendre fin. «J’étais convaincue que moi, j’aimais, poursuit-elle. Et, c’est vrai, j’avais un amour humain. Mais ça faisait en sorte que je jugeais Édouard. Lui, il ne nous aimait pas, lui, il n’était pas capable d’aimer.»
Cette dernière certitude sera broyée par la mère d’Édouard, que le couple accueille chez lui. Marie-France est persuadée qu’elle saura la rendre heureuse. «J’avais dit à mon beau-frère: “Tu vas voir, elle va s’épanouir comme une petite fleur chez nous!” Ça n’a pas été ça pantoute. Ça a été extrêmement difficile.»
La nonagénaire s’avère misanthrope, exigeante, voire ingrate. Après sept ans, Marie-France capitule. «Le Seigneur a permis que j’arrive à la limite de mon amour humain. Cette expérience m’a permis de gouter à la miséricorde de Dieu et de voir que je n’étais pas meilleure que mon mari.»
Mis à nus
Après bien des difficultés, le voile qui les séparait se déchire enfin: Marie-France et Édouard peuvent se regarder tels qu’ils sont. «On se connait mieux, avec nos pauvretés et nos misères, et on peut donc se révéler aussi à l’autre, conclut Marie-France. On s’accueille aussi plus facilement. On est devenus capables d’aimer véritablement.»
S’ensuivront plusieurs démarches de pardon. Entre eux, mais aussi auprès de leurs enfants. Aujourd’hui, Édouard tente de se rapprocher d’eux, avec un désir sincère de rencontre au cœur. Et il se laisse surprendre par les embrassades de leurs 36 petits-enfants.
Le couple fêtera bientôt 43 ans de mariage. Tout n’est pas parfait; il y a encore des incompréhensions et des fermetures. Cela dit, ces sept dernières années, la communion a pris le dessus. Ils chérissent chaque moment passé ensemble, et les attendent même avec joie. «Avant, je n’avais jamais le gout qu’on partage un repas, se souvient Marie-France. J’étais encore enfermée dans mes exigences et Édouard dans son chialage. Je trouvais ça désagréable. Mais maintenant, c’est l’inverse! On fait du rattrapage.»
Cette dernière période leur permet aussi de contempler le chemin parcouru, et l’œuvre de Dieu dans leur vie. «J’ai toujours ressenti que Marie-France était un cadeau pour moi, explique Édouard. Je n’en ai jamais douté. Plus le temps avance, plus je découvre la profondeur de ce cadeau. Lorsque j’envisage ce que j’aurais été sans elle, je suis pris de vertige. Cette relation m’a gardé dans le projet que Dieu avait pour ma vie, et m’a rendu l’amour de Dieu extrêmement concret.»
Désirer, demander, patienter
Au cœur des difficultés, il est sans doute difficile de croire qu’un dénouement heureux s’annonce. À ceux qui seraient tentés d’abandonner, Édouard suggère de prier pour obtenir la patience. «Parce qu’au-delà de la patience, il y a la résurrection. La seule distance entre ce que tu désires profondément et le moment où ça va arriver, c’est ce temps de patience.»
Marie-France ne peut que surenchérir. À ceux qui doutent, qu’ils soient croyants ou non, elle annonce simplement l’amour de Dieu. Elle sait qu’il les a maintenus ensemble, quand elle et son époux s’entredéchiraient. «Lève les yeux, accroche-toi. Tu ne seras jamais déçu.»


