Illustration: Marie Laliberté

Faire fortune en donnant tout

Richard est riche. Il n’engrange pourtant pas. Il ne compte pas non plus. Directeur d’usine, bien nanti, il quitte tout pour suivre un appel: aider les jeunes, les futés comme les désœuvrés, à travers l’association Ziléos. Parce que, jadis, le jeune futé, plus désœuvré que la moyenne, c’était lui. S’il est vrai que ça prend tout un village pour élever un enfant, pour le petit Richard, il en a fallu deux.

Richard parle rarement des conditions dans lesquelles il voit le jour, en 1978. C’est peut-être même la première fois. Il en est encore au stade de la «digestion», comme il dit: «Je n’ai pas tous les éléments de l’histoire. Mes deux parents sont décédés depuis peu. Ces onze années d’accompagnement comme proche aidant m’ont permis d’en apprendre un peu plus sur notre histoire de famille. Ils se sont livrés par bribes.»

Ce qu’il sait, c’est qu’au moment d’accoucher, Rita est en crise. Après dix ans d’attente pour un premier enfant, Réal et Rita voient leur bonheur tourner au cauchemar. À 42 ans, un lourd diagnostic tombe sur la future maman: trouble de schizophrénie affective. Elle est internée depuis plusieurs semaines lorsque les premières contractions se déclenchent. Le personnel de l’aile psychiatrique la transfère d’urgence, pieds et poings liés, sur une civière jusqu’en obstétrique. «C’est comme ça que je suis né», laisse tomber Richard, pudique.

Il se souvient d’une mère qui se bat pour que la maladie ne prenne pas le dessus sur tout, ne détruise pas tout. Lors de ses courts séjours à la maison, elle a des périodes heureuses. Elle tient à être présente pour son fils, malgré la dose de médicaments — assez forte pour assommer un cheval — qu’elle ingurgite régulièrement.

La plupart du temps, Richard est seul avec son père, qui fait du mieux qu’il peut. «À cinq ans, j’ai compris que ma mère était malade. Chez moi, ce n’était pas comme dans les autres familles.»  

Deux villages

Il n’aura pas eu une mère, mais des mères. Il parle de Diane et Émilienne. Marielle et madame Côté. Madame Richard, aussi. Et puis, madame Croteau, Micheline et Chantal. Il peut toutes les nommer, ces femmes, tantes, voisines, amies, cousines, qui étaient là, chaque jour, pour combler le vide laissé par Rita.

«Je pense que j’ai peut-être même eu plus d’affection que la moyenne des enfants. J’ai été choyé. Elles ont vu notre situation. Elles ne se sont pas détournées devant notre misère. Aujourd’hui, je les vois comme des présences aidantes que Dieu a mises sur ma route.»

Un autre village prend le relais à son entrée au secondaire: les Frères du Sacré-Cœur d’Arthabaska (Victoriaville). Un prêtre invite Richard à rejoindre la pastorale jeunesse, où on lui propose d’entreprendre un cheminement vocationnel d’une durée de quatre ans. Il accepte.

«Au terme de ce genre de cheminement, raconte Richard, on vous demande si vous avez ressenti un appel au sacerdoce. Moi, j’ai répondu que je ressentais un appel à suivre le Christ, mais pas comme prêtre. Je ne savais pas encore comment, mais l’appel était très fort.»

À 32 ans, il croise à son église Patrick et Béatrice François, responsables de Ziléos en Europe. Il apprend que cette association vise à favoriser le développement des jeunes de 11 à 25 ans par différentes activités et la formation d’animateurs. Il est fasciné.

«J’avais devant moi un couple marié qui avait donné sa vie à Dieu, qui œuvrait dans l’Église. Je trouvais ça exotique. Je n’avais jamais vu ça. Ça ressemblait drôlement à l’appel que j’avais eu plus jeune. J’étais marié et je savais que mon épouse et nos enfants me soutiendraient.»

Richard murit le projet et, cinq ans plus tard, il quitte tout: son poste de directeur d’usine, son salaire, sa sécurité. «Dieu s’était occupé de cet appel, tranquillement, de rencontre en rencontre, pendant 30 ans. Je ne m’en rendais pas compte à cette époque. C’est en relisant ma vie que je réalise l’importance de toutes ces personnes qui ont fait route avec moi, un peu comme les disciples d’Emmaüs (Lc 24:13-31). Ce texte est fondateur pour moi. Tout au long de ma vie, il y a eu une personne pour m’éclairer, et je n’étais pas conscient que c’était Dieu, chaque fois.»

Héritage

Pendant 20 ans, Richard, le directeur d’usine, fait sa tournée des employés. Chaque matin, il va aux nouvelles. C’est un temps sacré, où rien d’autre ne compte que d’être présent, gratuitement. L’exercice fait en sorte que ce n’est pas juste une usine, une entreprise ou des employés; c’est devenu une famille, un cœur qui bat, une communauté solidaire et vivante. Il appelle ça «le ministère de présence», une façon d’être à l’autre, à la manière du Christ.

«Je dis merci à toutes ces personnes qui ont été des relais de vie, de passage, des tapes dans le dos ou des béquilles. Des béquilles dans le sens qu’elles étaient là, juste le temps de traverser les tempêtes, le temps où tu n’arrives pas à tenir debout tout seul. Pour moi, c’est l’Évangile. Ce ministère de présence, je le vis maintenant avec les jeunes de Ziléos. Ça fait dix ans. Je n’ai jamais regretté.»

Et tout a commencé par Rita et Réal, ses parents. N’ont-ils pas été les premiers à le guider? Malgré tous les dysfonctionnements que peut entrainer la maladie mentale dans une famille, ils ont tenu bon.

«Ils croyaient en la parole qui dit: “Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.” Dans de telles circonstances, on se dit qu’ils auraient pu envisager la séparation, mais non! Pour eux, l’amour, ça voulait dire aller jusqu’au bout. Donner tout. Je ne vois pas autre chose. S’il n’y a pas Dieu pour tout tenir ça ensemble — mes parents, mes tantes, mes professeurs, qui font que je suis là —, je ne vois pas comment ça aurait pu se faire et, en plus, porter les fruits que ça porte maintenant!»

Il paraît que Rita n’a jamais maudit le Ciel, ou qui que ce soit d’autre, pour sa maladie. Ni Réal. La chose aurait été normale. «La vraie question, rappelle Richard, c’est “Qu’est-ce qui a animé mes parents tout ce temps?” La réponse est la foi. Je ne peux pas croire que Dieu ne nous habite pas, qu’il ne nous précède pas, qu’il ne pourvoit pas à nos besoins, et qu’à travers nos épreuves, il ne nous façonne pas. Mes parents en sont la preuve. Est-ce que ce n’est pas le plus bel héritage qu’un enfant puisse espérer

Brigitte Bédard
Brigitte Bédard

D’abord journaliste indépendante au tournant du siècle, Brigitte met maintenant son amour de l’écriture et des rencontres au service de la mission du Verbe médias. Après J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée (2019, Artège), elle a fait paraitre Je me suis laissé aimer. Et l’Esprit saint m’a emportée (Artège) en 2022.