
Famille d’accueil: donner la vie autrement
Ils restent vingt-quatre heures, un mois, dix ans. Des familles les accueillent le temps nécessaire. Si certains seront adoptés, la plupart des enfants ne feront que passer. Qui sont ces gens qui ouvrent leurs bras et leur maison à ces enfants qui en ont tant besoin? Le Verbe est allé à la rencontre de trois familles qui ont fait le pari de tout donner sans rien attendre en retour.
Une journée d’aout de 2024, Valérie reçoit un appel qui change sa vie. On lui propose d’accueillir un nourrisson dont les parents font l’objet d’un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Elle et son conjoint ont jusqu’au lendemain pour donner leur réponse. «Le “oui” a été là tout de suite». De couple, ils deviennent famille.
Lucie doit faire le deuil de la maternité biologique dès le début de l’âge adulte. Elle sent toutefois qu’elle choisira un jour d’être une famille d’accueil. «J’avais une certitude que j’allais faire ça un jour. Ça n’avait pas de sens que des enfants n’aient pas de maison, n’aient pas de famille, passent d’un centre jeunesse à l’autre ou d’une famille à l’autre. Je trouvais ça terrible!» Elle et son mari ont déjà accueilli sept enfants jusqu’à maintenant.
Sylvie a une fille, mais les choses se sont compliquées par la suite: grossesses ectopiques et enjeux de fertilité. Sous les conseils d’un prêtre, elle décide finalement de devenir famille d’accueil. En 25 ans, plus de 45 enfants sont passés sur son chemin. «Ces enfants-là ne sont pas comme de vieilles télés que l’on jette au chemin parce qu’elles ne fonctionnent pas. Ce sont des humains, ce sont nos blessés de la société, il faut en prendre soin».
Différentes formes d’accueil
Jean-Philippe Demers, travailleur social pour la DPJ, explique qu’il existe trois types de familles d’accueil. Il y a d’abord les foyers d’urgence, qui acceptent des placements de 24 à 48 heures. «Si, par exemple, à 2h du matin, on est amené à prendre des mesures de protection et qu’il n’y a pas de famille autour des parents biologiques qui peut prendre l’enfant en charge, on va se tourner vers ce type de famille.» Certains préfèrent cette approche parce qu’elle est moins engageante. «[Les familles] ont plus ou moins le temps de s’attacher et de développer un lien, mais ont quand même le sentiment d’accomplir quelque chose de significatif».
Ensuite, il y a les familles d’accueil régulières. «La mission qu’elles se donnent, c’est d’offrir temporairement un foyer d’ici à ce que les parents se reprennent en main», ajoute M. Demers. Le placement peut avoir une durée de quelques mois à deux ans, selon la situation.
Le troisième type regroupe les projets à plus long terme: c’est la banque mixte. Ils peuvent se solder de quatre manières différentes: un placement jusqu’à majorité, une tutelle légale, l’adoption ou le retour dans la famille biologique. M. Demers précise cependant que la banque mixte est l’option qui est privilégiée avec les enfants pour qui un retour chez leurs parents est peu probable.
Un bagage qui pèse
Lorsque les enfants ont déjà vécu quelques années dans leur famille d’origine, ils arrivent souvent avec un lourd bagage rempli de traumas de toutes sortes. «L’enfant arrive avec quelques chapitres qu’on ne connait pas, explique Lucie. Il faut l’accueillir là-dedans, mais c’est très profond». Victimes de violence, de négligence ou abus, ils ont des passés souvent très douloureux.
«Ce sont des jeunes brisés, chacun a son histoire. Mais ils sont tous en quête d’amour, explique Sylvie. On doit les accepter et les accompagner de notre mieux».
Ce n’est pas sans certains moments de découragement, parfois même de désespoir. Comment tenir quand on se sent si impuissant?
Lucie le dit d’emblée: «Je ne sais pas si on serait encore famille d’accueil si on n’avait pas le Seigneur dans nos vies. Je l’ai tellement prié en disant: “Donne-moi de l’amour, donne-m’en pour que je puisse en redonner.” Tu atteins ta faiblesse, tu atteins ta limite, tu ne peux pas donner ce que tu n’as pas.»
Une confiance qui allège
En plus de ne pas connaitre les problématiques de l’enfant reçu chez elle, la famille d’accueil ne sait pas s’il restera ou repartira éventuellement chez ses parents — sauf si ceux-ci ont décidé de le laisser en adoption avant le placement. Un fort sentiment d’attachement se développe souvent et le départ de l’enfant peut être vécu comme un arrachement ou une injustice. Pour Valérie, «ce n’est pas n’importe qui qui pourrait vivre avec ça. La foi aide à avoir confiance que le meilleur pour cet enfant-là va arriver.
«Parce qu’on se lance dans le vide, poursuit-elle. Un peu comme mon bébé quand il saute partout! C’est comme ça qu’il faut être en confiance dans les bras de Dieu. Il nous offre cette confiance-là, il faut juste qu’on y aille, qu’on plonge, comme le bébé qui ne se pose pas de questions et qui sait que, s’il tombe, on va le rattraper.»
Selon Lucie, même le passage d’un enfant pendant quelques jours peut marquer la vie d’une famille. Le temps qu’il passe dans ce milieu sécurisant reste nécessaire à la fois pour son évolution et celle des membres de la famille qui l’accueille.
«Ces enfants-là ont besoin énormément. Moi, je suis convaincue que c’est le Seigneur qui nous a choisi ces enfants-là. Il nous les a donnés parce qu’ils viennent vraiment dévoiler des choses en nous qui ont besoin d’être guéries, qui ont besoin d’être travaillées. Il n’y a pas juste eux qu’on aide à grandir; nous, on grandit énormément.»
Des besoins criants
Dans la région de la Capitale-Nationale, il existe présentement plus de 260 familles d’accueil, tous types confondus. Malgré cela, près de 100 enfants sont actuellement en attente d’un foyer qui puisse les accueillir.
Valérie croit que ceux et celles qui se sentent appelés par cette vocation — parce que c’en est une — doivent se lancer. «Si l’appel est là, il faut foncer parce que c’est une belle expérience.»
Il s’agit, oui, d’accueillir. Mais, surtout, pour reprendre les mots de Sylvie, «c’est donner sa vie, pour donner la vie». Une autre forme de fécondité, tout aussi nécessaire.



