
Comme deux rails de chemin de fer
Pendant vingt ans, un fossé se creuse entre Gaëtan et Julie. Leur mariage, pourtant si heureux au départ, s’est rapidement mis à chavirer. Bons parents, mais piètres amoureux, leur profil ressemble à celui de nombreux couples séparés. Comment ont-ils évité le naufrage? Voici un récit de persévérance acharnée et de courage. À l’impossible, ils se sont tenus!
Gaëtan remarque d’abord Julie à l’église. «Je l’ai vue, et une voix intérieure m’a dit: “C’est elle!” Bien que je croie au Saint-Esprit, je me disais que je rêvais en couleur!» Julie l’attire comme un aimant. Cependant, Gaëtan ne se permet pas d’espérer, car il a déjà 42 ans, et ses précédentes fréquentations l’ont bien déçu.
Débuts radieux
Julie et Gaëtan se croisent quelques fois à l’église. Ils échangent quelques sourires. Un dimanche, Julie vient accompagnée d’un homme. Gaëtan soupire: «Et voilà, tu t’es encore fait avoir! Elle a déjà quelqu’un.»
Huit mois plus tard, Julie devient secrétaire dans la petite entreprise où Gaëtan travaille. «Je ne savais pas qu’elle avait été engagée, se souvient-il. Je l’ai aperçue, et ça m’a scié les jambes. J’ai vite pris mes dossiers et je suis retourné à mon auto. Je me lamentais: “Mon Dieu, pourquoi me martyrises-tu?”»
Au travail, ils apprennent à se connaitre. Julie fréquente bien quelqu’un, mais cette relation ne dure pas. Lorsque Gaëtan trouve enfin le courage d’inviter Julie à diner, elle accepte et lui donne sa chance. Trois mois de fréquentations plus tard, il lui demande sa main: il n’a pas lésiné cette fois. «J’ai pris quelques mois avant de lui répondre, se rappelle Julie. Autant pour lui que pour moi, le mariage, c’était une décision pour la vie.»
Le couple décide finalement de se marier l’année suivante. Ils auront quatre enfants.
Prise de distance
Les ennuis commencent environ six ans plus tard. S’ils arrivent à bien gérer le quotidien, Julie et Gaëtan n’arrivent pas à se parler des sujets importants.
Certaines paroles de Julie ravivent de vieilles blessures de Gaëtan. Il quitte alors la discussion, sans explication. Irritée par ses fuites, Julie évite donc certains sujets. Au fil du temps, le ressentiment grandit et leurs cœurs s’éloignent.
La routine creuse encore plus le fossé. «Il y avait les enfants et le travail, se souvient Gaëtan. On ne réussissait pas à prendre le temps de se parler.»
Julie ne peut qu’acquiescer. «On parlait des enfants, de l’école, de nos parents respectifs, se rappelle-t-elle. On ne se parlait pas de nous, et on ne prenait pas de temps pour nous non plus.»
Avec le temps, Gaëtan et Julie ressemblent à deux colocataires. Les gestes d’affection se font plus rares. «On était comme deux rails de chemin de fer, poursuit Julie. En parallèle, incapables de se rejoindre. Et je pense même qu’à un moment donné, l’un allait au sud, et l’autre, au nord!»
À la recherche du point de jonction
«Si tu restes avec moi, c’est juste parce qu’on est mariés.»
Le constat tombe lourdement. «Non, répondra l’autre, si nous restons ensemble, c’est justement grâce à notre mariage!» Aucun des deux ne comprend pourquoi ils vivent cette épreuve. Ils sont pourtant persuadés que Dieu souhaite leur union, et qu’ils doivent persévérer.
Du côté de Julie, la tentation d’abandonner est plus forte. «J’y ai beaucoup pensé. J’ai lutté. Je me disais que cela n’avait aucun sens! Je me suis mariée, je me suis engagée aux yeux de Dieu, je l’ai choisi. Je ne pouvais pas tout bousiller comme ça.»
Ils cherchent donc des solutions. Julie voit un psychologue, se trouve un accompagnateur spirituel et participe à un groupe de partage. Gaëtan est particulièrement chamboulé lors d’une retraite de guérison. Le couple se fait aussi accompagner par un prêtre et chemine avec les Équipes Notre-Dame, un mouvement rassemblant des couples mariés. Chacun de leur côté, ils n’ont de cesse de prier pour leurs retrouvailles.
Ce long chemin n’est pas jalonné que d’obstacles, heureusement. Après une confession, Julie reçoit ce verset biblique sur un papier tiré d’un panier: «Seigneur, je crois que tu entends ma prière». Elle y voit un signe: «Dieu me disait: “Ce n’est pas encore le moment, mais ne lâche pas!”» De l’autre côté, un prêtre affirme à Gaëtan que tout va s’arranger. Plutôt que de rouler les yeux, il accueille ce message avec confiance. Et la suite lui donne raison.
Vivre et Aimer
En 2025, Julie entend parler d’une fin de semaine pour les couples offerte par l’organisme Vivre et Aimer. Astucieuse, elle ne demande pas à son mari s’il souhaite y aller, mais s’enquiert seulement de sa préférence concernant le lieu de la retraite. Ce sera le Foyer de Charité de l’Île d’Orléans.
Ils n’ont aucune attente, mais ils essaient encore de se rapprocher, une énième fois. Enfin, un nœud se dénoue: ils comprennent qu’ils ne vivent pas les événements de la même façon.
«Ça parait évident!» s’exclame Julie. Il y a cependant une différence entre la théorie et la pratique. «Si je ne dis pas comment je me sens lors d’une situation, et que lui non plus, poursuit-elle, je pourrais penser qu’il vit la même chose que moi. Au fil des événements, le fossé se creuse. C’était notre problème: on avait de la difficulté à communiquer.»
Lors de cette fin de semaine, tous deux lâchent prise. Plusieurs pardons sont donnés et reçus. C’est un nouveau départ; sur les mêmes rails, cette fois-ci. «C’est encore mieux qu’au début de notre relation, déclare Julie. On fait des sorties, on part des week-ends — on n’a jamais fait ça. Et on a hâte à notre prochaine sortie. On ne se donnait pas ce temps-là avant.»
La communication entre les époux se perfectionne tranquillement. Quand un problème survient, ils s’échangent d’abord une lettre et laissent l’autre la lire deux fois avant d’ouvrir la bouche. Ils ont aussi affiné leur vocabulaire pour mieux exprimer ce qu’ils ressentent.
Leurs enfants ont évidemment remarqué un changement. Le couple se regarde avec complicité, échange des sourires, se prend dans les bras. Ce n’est plus du ressentiment qui transparait dans les paroles de Julie quand elle parle de leur père. «On n’était pas le modèle de couple que j’aurais aimé leur donner, se souvient Julie, et je leur disais franchement. Nos enfants m’ont simplement répondu que nous leur avons montré ce qu’est la persévérance, parce qu’on est restés ensemble.»
S’accrocher, chercher, prier et s’entourer
Après tant d’années à chercher le pont entre leurs cœurs, Gaëtan n’a pas à réfléchir longtemps au conseil qu’il donnerait aux couples qui peinent. «Premièrement: ne pas lâcher. Deuxièmement: chercher. Ça peut prendre un, deux, trois, quatre essais, peut-être plus, mais il faut trouver quelque chose qui va fonctionner. Ça demande de l’ouverture.»
«Et puis, poursuit Julie, prier. Même s’il n’y en a qu’un des deux qui prie, qu’il demande alors pour deux. Jésus nous le dit: “Demandez, vous recevrez.” On ne sait pas quand, il ne dit pas comment, mais il faut rester convaincu qu’il va le faire.»
Elle pense également que les époux devraient chercher à rencontrer des couples qui persévèrent et se portent bien. «S’il n’y a que des séparations autour de toi, que tu regardes certains téléromans, ça pénètre en toi. Ça banalise la rupture. Mais si tu t’entoures de gens qui te disent: “Non! Ton couple est important! Accroche-toi!” Eh bien, ça te motive à continuer encore une journée, deux jours, un an… et même 20 ans.»


