L'évangile selon Shrek

Parfois, mes enfants regardent des séries abrutissantes comme Les guerrières de la K-Pop. Parfois, comme l’autre jour pendant qu’on préparait le souper leur mère et moi, ils s’élèvent, se cultivent et choisissent la saine doctrine aux dépens de la débilité ambiante: ils regardent Shrek, par exemple.

Assurément, l’une des plus belles prophéties de notre époque.

Il y aurait beaucoup à dire. Pensons à l’érection, par ce tyran-loser qu’est Lord Farquaad, d’un immense château tout en hauteur en compensation pour sa petite… taille. Pourrait-on y voir une allégorie de ces pick-up chromés et de ces néo-manoirs quétaines des banlieues? Et l’Âne, cet emmerdeur qui colle aux basques du héros, serait-il un rappel à nos têtes de mules que les amis pénibles sont ceux qui nous font grandir davantage?

Cela est pertinent, certes. Mais l’essentiel est ailleurs.

*

«Pas de blagues, pas de vagues,
Ne marche pas en zigzag
Ne saute pas les talus,
Lave tes pieds,
Lave ton… nez!
Duloc est un monde parfait!»

Tout le monde connait la comptine. Un monde javellisé par et pour le caprice de Farquaad, un roi immature et maniaque dont la coupe de cheveux atroce est la moindre des tares.

Duloc est une cité parfaite, expiée de toute aspérité. Et c’est précisément ce qui la rend invivable. Comme pour nos intérieurs neutres (parce que ça se revend mieux), nos chars gris, noirs, blancs ou beiges (c’est moins salissant), nos relations épurées des moindres éléments toxiques (c’est plus zen), nos vies sont lissées et policées comme Duloc.

Ce n’est pas l'hiver qui est triste. Ce sont nos choix de ploucs pour un contrôle accru et un risque zéro dans chaque petite parcelle de notre royaume.

*

À quelques jours de la Saint-Valentin – fête de l’amour (du sexe épique et du resto décevant, ou du resto épique et du sexe décevant?) – je prends ici le risque de faire l’éloge de l’idylle entre ogres. Consentants, qu’on s’entende.

J’irais même jusqu’à comparer notre couple, si tu me le permets chérie, aux deux célèbres monstres verts. Comme pour Shrek et Fiona – un ogre soupe au lait et une femme aussi jolie que têtue déterminée –⁠, notre relation ressemble parfois à une succession de malentendus, non? Je pensais que tu pensais que je pensais que tu avais baissé le feu du chaudron de riz sauvage. Je vais me dompter: à l’avenir, je vais moins penser.

Au cœur du chaos de mon quotidien, je nourris l’espoir de transformer mon royaume en Duloc, d’éviter les amis embêtants et de repousser les enfants qui ne se lavent pas le… nez. Shrek et Fiona, eux, me secouent le cocotier en concoctant un mariage au marais, un milieu humide et fécond. Ça me parle. Mais surtout un lieu boueux, à très haute teneur en biodiversité, avec toutes ces créatures bigarrées comme témoins. Là, on jase.

Et l'hiver devient moins triste. Et mon monde parfait s’effrite, au profit du Royaume.

Antoine Malenfant
Antoine Malenfant

Animateur de l’émission On n’est pas du monde et directeur des contenus, Antoine Malenfant est au Verbe médias depuis 2013. Diplômé en sociologie et en langues modernes, il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.