L’art et l’absurde

J’étais tranquille, à me repasser les ongles d’orteils dans le salon, quand ma femme a dit:

— Viens-t’en!

J’y suis allé.

— Regarde! Il y a quelque chose sur Internet!

J’ai allumé mon poste. J’ai ajusté la fréquence. Et là! Patatras! Ça groovait, ça groovait comme c’est pas possible. Y avait deux mecs. Des vrais dingues de course! Y avait deux guignols à pois sur le beat, qui se débattaient avec leurs instruments de musique sur une ligne syncopée, un fil de fer; ils étaient là-dessus et ils surfaient, direct sur le beat, accotés dessus; la bass embarquait en premier, et ça faisait pam pam pam, et la batterie faisait patapouf bang! Mais, après un certain temps, ils faisaient plutôt tching-tching boum et, attention, bam! Tchiquetchique paf!

Formidable!

Ils étaient habillés en carton, les deux clowns de cirque, et leur nez! Leur pif! Épique. C’est par là qu’elle circule, l’inspiration, alors vaut mieux qu’il soit long et creux, le pif, et fichtre qu’ils étaient longs! Y en avait un raide et l’autre qui pendouillait au rythme de comment le gars bougeait avec ses bras et ses baguettes. Et Dieu sait que ça bouge, un tripoteur de batterie! Bing, bang, pouf! Un maboul. Tout de suite, je les comprenais.

— Je dois aller écouter ça dans le bain!

Et j’y suis allé. Tonnerre! Ça bardait encore plus les pieds dans l’eau.

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Faire carnaval: contrevenir au bon gout

Je pensais à Peter Gabriel et à Réjean Ducharme en même temps. Un tour de force. Après quoi, ils ont embarqué sur un staccato lunaire, découpé au sécateur, une partition de fou, quoi. Et ils le chevauchaient, ce tison! Ils soufflaient dessus! Géant! Tagada, tagada! La robinetterie est entrée en transe, elle aussi, et je voyais l’immense nez de la baignoire me fixer de son cartilage métallique. Ha! Elle me disait: «Je te surveille, le pion», avec un air loufoque. Bah! Tant mieux. De toute façon, moi, j’étais parti sur mon voyage cosmique et je n’entendais rien d’autre. Faut imaginer Sisyphe heureux, disait Camus, et moi, j’étais heureux en batinse!

Vous pensez que vous savez déjà où ça s’en va: l’important c’est d’être heureux, ce genre de sentiments, chacun sa vérité intérieure, les gouts ne se discutent pas, gnangnangnan… Non. À la limite, vaut mieux être malheureux qu’être borgne ou idiot. C’est pas d’être heureux, le point, c’est pas ce que je dis. L’important, c’est pas juste de tripper sur un beat: c’est aussi de se faire une idée. Alors, voici.

Il y a Angine de Poitrine, mais avant, il y a eu Frank Zappa, David Bowie, Daft Punk et d’autres encore. Elton John. Freddie Mercury. KISS! C’est pas nouveau, cette manie de se déguiser. Ça remonte aux Beatles, à Elvis Presley, à la Mi-Carême! À l’opéra, aussi, quand on y pense, et même aux carnavals médiévaux. Mais contrevenir au bon gout, mordre la main qui te nourrit, ça, c’est éternel. Ça ne se corrige pas, et quand certains n’y voient que de la provocation, j’y perçois un refus de servir la cochonnerie commerciale qu’est devenue l’industrie de la musique. De roucouler comme les autres. Se pointer à une entrevue accoutrés comme des extraterrestres déguenillés et répondre aux questions avec des sifflets gutturaux, c’est de l’antipublicité. C’est déjà un discours.

Et puis, ça reste soft, A de P. Vous voulez vous rincer l’œil avec une vraie bizarrerie psychotique? Tapez Klaus Nomi sur YouTube. Montez le son. Ça se déguste. Un ovni musical, un mec ambigu, avec une voix de Castafiore. De quoi vous dérider les idées ternes, en tout cas, c’est mieux que de la crème.

L’Art avec un grand A

Angine de Poitrine, donc.

Y en a qui aiment, y en a qui n’aiment franchement pas et y en a qui trouvent que c’est pas sérieux. Ben quin.

Chaque cycle astrologique, on se pose la question de l’art. La fameuse question. La question épineuse. Ça se met où? On l’avale? On s’en frictionne? Est-ce qu’on peut se chauffer avec? J’ai encore mon ongle incarné. Mes hémorroïdes, c’est pas réglé non plus. Si au moins on le mettait dans un petit tube en plastique, l’art, comme un onguent contre l’exéma, et qu’on nous disait quoi faire avec! Mais non, il reste là à pieuter, le fainéant. Il végète. Complètement inutile. Un réparateur de sécheuse, au moins, il répare des sécheuses. Œil pour œil, dent pour dent. On casse, il répare. Mais la musique, elle s’en fout de ta sécheuse.

L’autre soir, j’ai épuisé mes pilules contre l’angoisse. Inutile de dire que je suis très angoissé. La danse à St-Dilon ne m’a pas aidé! Chaque soir en me couchant, je pense à la mort.

Alors voilà, on se questionne. Qu’est-ce que c’est que l’art? À quoi ça sert?

Ah! La beauté! La vertu! Le nourrissant!

Foutaises! Trop facile. C’est à force de toujours tout comprendre qu’on n’y comprend moins que rien. L’art, ça ne sert pas juste à faire du beau, du bon, ou quelque pitrerie de style croissance personnelle. Y a le potage et les bouquins de Napoleon Hill pour ça. Les symphonies de Beethoven, elles se suffisent à elles-mêmes sans qu’on ait à leur accoler une fonction par insécurité morale.

Je ne crois pas en la vocation sacrée de l’Art. Je ne crois pas en sa divinité non plus. Il peut faire l’ange, mais il peut aussi faire la bête. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas le sentiment d’être lésé chaque fois qu’un artiste produit une fiente. C’est humain, l’art, et donc ça joue dans la fange autant que dans le ciel. C’est pas un truc sacré, ni une religion, ni quelque chose qu’on doit absolument idolâtrer. À partir de là, ça devient beaucoup moins frustrant et ça nous évite un paquet d’hérésies à combattre.

Comme un égo qui se dégonfle

Mais vous savez ce que je pense vraiment, en douce? Le pire du pire?

C’est qu’on se fend d’exiger à l’art qu’il nous élève l’âme; on voudrait qu’il fasse naitre en nous toujours de belles idées, de la louange, de la grâce. Si bien qu’à force de se nourrir uniquement de sublime, on peut devenir des ballons météorologiques nous-mêmes, des bidules, quoi, qui lévitent au niveau de la stratosphère en permanence. À force de beauté, c’est presque inévitable: on se convainc d’être devenu nous-mêmes des espèces de sommités morales. Par osmose. Les palais des Médicis étaient somptueux. Y avait du Jésus au pied carré là-dedans… Ça ne garantit absolument rien et ça peut même devenir une compensation. Alors on bute son voisin l’esprit tranquille.

Et puis on peut avoir l’impression, nous, les chrétiens, parce qu’on a touché à quelque chose de substantiel, que tout ce qui est ici est plein alors que ce qui est là-bas est vide. On se flatte, on se félicite. C’est un nouveau pharisaïsme.

Et donc la saleté nous rend service!

L’art, c’est une montée, mais c’est aussi une descente. Et ça peut très bien être une jambette, aussi. Tant mieux!

C’est là que l’absurde intervient.

L’absurde, ce qu’il fait, c’est qu’il vous met les pieds dans l’eau, il vous dépose une grande cagoule en carton picoté sur la tête, et tout le pseudo-intellectualisme qu’on a dans le crâne et qui veut sortir, il se met à fondre, à dégeler, oui, et c’est tout un spectacle, c’est d’une grande beauté! Le son d’un égo prétentieux qui se dégonfle, ça fait pffffuit, et c’est beau comme du Chopin.


Gabriel Bisson
Gabriel Bisson

Physiquement bellâtre, intellectuellement ambitieux, socialement responsable, moralement innovateur, Gabriel croit aux choses qu'on peut prouver, mais aussi à certaines choses qu'on peine parfois à rationaliser. Ingénieur, il met son amour des lettres et du dessin au service de notre média.