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Illustration: Marie-Laliberté/Le Verbe

Angine de Poitrine, prophètes de l'absurde

Un texte de Simon Demers

Le duo saguenéen de math-rock microtonal Angine de Poitrine est en pleine ascension. De leur passage à KEXP, à leur session sur le toit d’Ubisoft à Québec, ou bien – et c’est le dernier en lice – à leur apparition à Tout le monde en parle, ces deux bougres ne laissent personne indifférent. La question demeure néanmoins, et plusieurs se la posent: pourquoi ce groupe en particulier monte-t-il si vite… et si haut?

Visionnaires, créatifs, excentriques, certes. Et j’aime bien, personnellement. Je suis déjà amateur de King Gizzard and the Lizard Wizard, autre groupe américain qui utilise lui aussi cette sonorité microtonale orientalisante pour son rock progressif.

Cela dit, je me demande sincèrement pourquoi des prestations qui donnent parfois l’impression d’une absurdité montée sur des échasses parviennent-elles à une telle consécration? J’ai quelques petites idées à ce sujet.

Le binôme absurde et le vide contemporain

Si plusieurs seraient consternés de trouver ce binôme absurde, j’en suis pour ma part tout à fait d’accord. Comment trouver pertinent, et surtout symboliquement nourrissant, de regarder deux hommes d’âge mûr déguisés en papier mâché parler en Sims, puis faire des gestuelles pseudo-maçonniques avec Guy A. Lepage en lui faisant offrande d’un hot-dog?

Mais c’est justement là le point.

On parle d’eux parce qu’ils sont dans le trend, soit. Mais combien d’autres, moins voyants, tout aussi dégénérés, incarnent tout autant cette même absurdité, ce même néant, cette même mise en scène du vide?

Du dadaïsme au surréalisme

Il faudrait ici se rappeler du dadaïsme, ce mouvement artistique né en 1916 qui a précédé le surréalisme et contribué à en préparer l’arrivée. Il venait, à sa manière, répondre à la pathologie d’un monde devenu fou de sa propre force, d’un monde qui, après avoir tant cru à la raison de l’homme, s’était découvert capable de perpétrer, par cette même raison, la boucherie de la Grande Guerre. Il y avait alors chez plusieurs artistes cette tentation de congédier non seulement les formes anciennes, mais plus profondément encore l’idée même d’un ordre, d’une hiérarchie des biens.

Dans son effort pour délivrer l’esprit de certaines contraintes, le surréalisme voulait ainsi libérer l’homme du règne exclusif de la raison. Il y avait là une protestation, sans doute, mais une insurrection qui, peu à peu, allait renverser les conditions mêmes de l’intelligibilité de tout projet artistique.

La perte du Beau

Car enfin, que signifie une société qui, à force de vouloir défaire toutes les médiations, en vient à ne plus savoir distinguer le Beau du laid, le Très-Haut du vil, ou bien l’édifiant du simple divertissement? Que signifie cette valorisation continue de l’étrange, du déstructuré, du volontairement puéril, sinon la poussée d’un monde qui a cessé de croire que l’âme humaine existait, et qu’elle devait être élevée?

C’est cela qu’annonçait déjà la fameuse cuvette de Marcel Duchamp. Elle prévoyait plus gravement encore ce déplacement majeur à venir de l’art. Dès lors, l’art ne cherchait déjà plus à élever, mais cherchait surtout à provoquer, à secouer, à déranger le regardeur. De lui offrir du transgressif.

L’œuvre d’art n’est donc plus là pour faire monter l’homme, mais pour le heurter. On ne cherche plus à faire paraitre une forme qui ordonne le réel, mais à mettre en scène une rupture.

Une société peut très bien engendrer ses propres marges et ses excentricités, et mêmes ses bouffons. Le problème commence cependant lorsque ces marges deviennent des grands-messes.

De l’absurde tragique à l’absurde consacré

C’est ainsi que l’absurde s’est introduit dans nos existences.

D’abord via l’art pictural, puis dans la littérature, chez les Ionesco, Beckett, Camus, chacun à sa manière.

Mais il faut ici discerner.

Chez ces derniers, l’absurde était encore souvent une expérience sublimée du tragique. Il disait quand même quelque chose de la «condition humaine face au silence du monde», comme le dirait Camus, de l’angoisse moderne, de la disproportion entre nos attentes et la réalité. Il y avait là, malgré tout, à mes vues, une certaine profondeur dans la tentative. Car l’absurde n’y était pas encore devenu une décoration normative ni une frasque subventionnée.

Comme il y avait, dans ces nouveaux mouvements artistiques d’après-guerre, une tentative de sortir le monde de la noirceur d’une raison devenue folle d’elle-même, ce que Goya tentait d’illustrer, à son époque, par sa série de peintures noires, il y avait tout de même quelque chose de sérieux, de tragique presque. Le chaos n’y était pas encore célébré pleinement; mais mis à nu et exposé.

La vocation de l’art

Et c’est ici que je veux revenir à notre fameux groupe Angine de Poitrine. Nonobstant leur qualité musicale, que je ne peux nier, et même apprécier avec parcimonie, force est de constater que le monde en polycrise est désormais chose quotidienne. Dès lors, la réponse que nous lui opposons ne saurait être dérisoire; elle devrait être à la hauteur du trouble.

Les différends entre blocs continentaux, et les multiples crises sociales, sont devenus si constants que même ceux qui vivent sous les bombardements semblent pouvoir poursuivre, malgré tout, leur consumérisme. Voilà peut-être l’un des signes les plus troublants de notre temps. Que même la guerre totale ne parvient plus tout à fait à rompre le fil de nos habitudes.

Comment, dès lors, se figurer l’art, lui qui devait autrefois combler un vide, nous mettre en action, nous orienter vers quelque chose de plus haut – pensons à l’art biblique en général –⁠, et qui maintenant ne fait bien souvent que valoriser le néant?

L’art n’a jamais eu pour vocation première de flatter notre gout de la rupture ou de la transgression. Il ne devrait pas déconstruire, ni même scandaliser. Il devrait plutôt nous apprendre à habiter le monde plus humainement.

Le Beau, ainsi consubstantiel à l’art, n’est ni un luxe décoratif, ni une simple affaire de gout personnel. Il est ce qui nous arrache, le temps d’une écoute ou d’un regard, à cette vulgarité ambiante, pour nous remettre devant quelque chose qui mérite notre attention, notre recueillement et notre intériorité, comme un rappel de l’ordre divin de la nature.

L’art véritable ne devrait donc pas simplement nous laisser choqués. Il devrait créer en nous une disposition intérieure plus haute. Cela devrait réordonner quelque chose en nous. Nous rappeler que l’homme n’est pas fait seulement pour consommer des effets, mais pour contempler des formes, reconnaitre des significations et s’élever verticalement.

Ce que révèle Angine de Poitrine

Voilà pourquoi le cas d’Angine de Poitrine me semble intéressant.

Le problème n’est pas qu’ils soient étranges en soi, ni même absurdes. Une société peut très bien engendrer ses propres marges et ses excentricités, et mêmes ces bouffons. Le problème commence cependant lorsque ces marges deviennent des grands-messes, et lorsque l’absurde ne sert plus à montrer une fracture entre le Beau et le tragique, mais devient lui-même la langue normative du culturel.

La montée fulgurante d’Angine de Poitrine n’est peut-être pas un scandale en soi, mais symptomatique. Qui plus est, le symptôme d’un monde qui ne sait plus très bien ce que l’art est, et ce qu’il doit produire en nous.

Et c’est peut-être cela, au fond, le cœur du problème. Non pas que ce duo du Saguenay fasse du rock microtonal en papier mâché et qu’ils réussissent. Mais qu’une époque entière en vienne à voir dans cette frasque l’une de ses formes les plus hautes de légitimité artistique. Lorsque l’art ne crée plus en nous ni admiration, ni intériorité, ni désir d’être plus grand que nous-mêmes, selon moi, il cesse peu à peu d’être un secours contre l’absurdité apparente du monde visible.

Pour aller plus loin:

Brève: explications du succès d’Angine de Poitrine par notre journaliste Frédérique Bérubé.

Les Verbomoteurs: topo de notre journaliste Stéphanie Grimard. 

Collaboration spéciale
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