
L'itinérance, bien plus qu'une crise du logement
Un texte de Simon Demers
Le Québec fait face à une crise de la charité. Devant le drame de l’itinérance, la sphère publique québécoise s’attarde plus volontiers aux bilans financiers et au manque d’infrastructures qu’au délitement du tissu social, dont l’explication économique ne rend qu’imparfaitement compte. Derrière la précarité matérielle se manifeste la misère d’une désaffiliation humaine profonde que ni l’argent ni le béton ne sauraient réparer à eux seuls. État des lieux.
Le débat sur l’itinérance se réduit bien souvent au décompte des logements à construire ou des refuges à établir. Et dans le contexte économique actuel, l’urgence est réelle. Une simple hausse de loyer de 5% peut suffire à faire basculer une vie.
Notre empressement à quantifier les besoins en briques et en béton nous fait toutefois négliger ce qui se passe une fois la porte franchie. Qui prendra des nouvelles du nouvel occupant? Aucune réflexion sur la solitude ne peut justifier d’abandonner quelqu’un à la rue — la construction de logements abordables est indispensable —, mais une lutte efficace doit considérer tous les facteurs du problème.
La définition québécoise de l’itinérance reconnait ainsi la place centrale du processus de désaffiliation sociale — cet effritement progressif des liens qui rattachent une personne à sa communauté. L’absence d’un domicile stable s’inscrit ainsi dans une réalité humaine et en constitue souvent la manifestation la plus visible.
La vie en société ne suit ni le scénario du film Champ de rêves (Phil Alden Robinson, 1989) ni la logique de l’arche de Noé. Aménager un espace matériel ne suffit pas à recréer une communauté. Un individu peut se trouver à l’abri tout en demeurant profondément désaffilié.
Retrouver un foyer
Les trajectoires diffèrent. Si certains surmontent rapidement un épisode d’errance, d’autres cumulent ruptures et scories, compromettant durablement leur capacité à retrouver une existence ayant un sens.
Un véritable chez-soi constitue l’un des principaux points d’ancrage de l’existence humaine, bien au-delà d’un logement conforme aux gouts et aux normes du jour. Dans Green Philosophy (2012), Roger Scruton désigne par le concept d’oikophilie cet amour du foyer et du milieu d’appartenance. Le philosophe conservateur y voit un fondement de notre responsabilité écologique et sociale: il faut tenir à un monde pour consentir à en prendre soin.
Appliquée à l’itinérance, cette idée permet de mieux saisir ce qu’il reste à rebâtir au Québec. Le foyer, l’oikos, se prolonge dans le commerce du coin où l’on vous reconnait, dans la salle paroissiale où votre présence est remarquée. Ces rencontres quotidiennes donnent consistance et sens à l’existence. Quelqu’un connait votre nom et remarquera votre absence.
Aucun promoteur immobilier, aussi bien intentionné soit-il, ne saurait livrer cela clé en main.
Le délitement de ces solidarités n’explique pas à lui seul l’itinérance, c’est évident. Mais que deviennent les plus vulnérables lorsque cette charité ordinaire et ces soutiens disparaissent de leur vie?
Société civile et réseaux de soutien
Le politologue Robert Putnam a popularisé la notion de capital social pour désigner les réseaux de relations, les normes de réciprocité et la confiance qui soutiennent la vie collective. Dans Bowling Alone, il analyse le déclin de l’engagement civique américain au cours de la seconde moitié du XXe siècle à partir du recul de la participation aux ligues de quilles.
Jadis, ce capital prenait forme chez le voisin qui gardait les enfants le temps d’une commission au dépanneur, chez le collègue qui prêtait sa voiture ou dans l’organisme communautaire qui repérait à temps une détresse psychique. Ces solidarités de proximité amortissaient les chocs de l’existence bien avant que la situation n’exige l’intervention de l’État. Ce maillage s’est distendu et tend aujourd’hui à disparaitre.
Le délitement de ces solidarités n’explique pas à lui seul l’itinérance, c’est évident. Mais que deviennent les plus vulnérables lorsque cette charité ordinaire et ces soutiens disparaissent de leur vie?
Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835) observait déjà le rôle central des associations dans la vie américaine. En habituant les citoyens à un «agir ensemble», celles-ci combattent l’isolement et leur apprend à reconnaitre ce qu’ils doivent les uns aux autres. La doctrine de «l’intérêt bien entendu» éclaire cette capacité à discerner, à travers le bien commun, les conditions de son propre bien.
Une société libre dépend donc de ces habitudes de coopération. Privé désormais de plus en plus de tels liens, l’individu se retrouve livré à lui-même devant des épreuves qui excèdent ses forces.
Il doit alors se tourner vers le lourd appareil d’État québécois, qui peine à répondre aux demandes et à discerner, derrière leur accumulation, le particularisme des détresses.
Itinérance zéro
Le 8 septembre 2026, le maire de Québec, Bruno Marchand, exhorte les chefs des partis provinciaux à s’engager en faveur de l’itinérance zéro. S’appuyant sur une augmentation de près de 20% de l’itinérance visible depuis 2022, il réclame la construction de nombreux logements sociaux.
Cette volonté de ne laisser aucun citoyen croupir dans la rue l’honore et mérite d’être prise au sérieux.
La primauté accordée au chiffre «zéro» risque toutefois de restreindre le regard des décideurs aux manifestations les plus aisément mesurables du problème. Mais pour sortir durablement de la rue, il faut pouvoir habiter son logement et recevoir le soutien nécessaire pour y demeurer.
S’arrêter à la remise des clés ou à la construction de coquilles de gypse ne fait que soustraire la solitude aux regards. C’est à l’épreuve du quotidien et dans la durée que l’on pourra juger du succès d’une politique publique, lorsque les difficultés personnelles de la désaffiliation referont surface.
Il importe donc de financer l’accompagnement humain avec la même vigueur que les chantiers de construction et de travailler à prévenir les ruptures sociales. Une collectivité ne peut décemment déléguer à quelques équipes communautaires sous-financées la tâche de suppléer toutes les absences et de réparer un tissu social qui se défait.
Prendre soin
Il y a déjà plus de 2000 ans, l’Évangile enseignait que le bon Samaritain ne se contente pas de conduire le blessé à l’auberge et de payer l’hôte. Il s’engage aussi à régler les dépenses supplémentaires à son retour. (Lc 10:33-35)
L’abri et l’argent s’inscrivent ici dans une responsabilité qui se prolonge au-delà de l’urgence immédiate. Le sort de l’homme croisé sur la route nous concerne encore après la rencontre et le pansement apposé sur sa peau.
C’est en ce sens que l’itinérance est aussi une crise des cœurs, au-delà des défaillances économiques qu’elle révèle. Une société saine doit être en mesure d’accueillir ceux dont la présence exige davantage de temps et d’attention.
33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui; il le vit et fut saisi de compassion.
34 Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant: «Prends soin de lui; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.»
Bâtissons des logements, certes, car le besoin est incontestable.
Mais prenons aussi ensuite des nouvelles de ceux qui viennent d’y emménager.


