
Les coops d'habitation défient le marché immobilier
Entre 2024 et 2025, le loyer moyen a grimpé de 6,7% dans l’agglomération de Québec. Comparativement à 2020, les habitants de la Capitale-Nationale doivent aujourd’hui payer en moyenne 33% de plus pour se loger. Dans ce contexte d’inabordabilité du logement, les coopératives d’habitation représentent une solution intéressante. Au nombre de 1300 dans la province, elles offrent 30 000 logements abordables à environ 60 000 personnes. Quelles sont les origines de ces initiatives sociales autrefois propulsées par le clergé? Inspection des coops d’hier à aujourd’hui.
«La coop a été créée en 1978 pour sauver les immeubles de la rue Saint-Gabriel», raconte Marie-Françoise Lainé, membre de la coopérative L’Archange située dans le quartier de Saint-Jean-Baptiste.
À l’époque, la Ville a pour projet de raser tous les bâtiments du côté sud de la rue pour élargir la voie et en faire un boulevard. Des résidents du quartier se mobilisent rapidement pour échapper à cette démolition et remportent le combat. Ils fondent ainsi la coopérative Saint-Gabriel, qui s’agrandit puis se sépare en deux pour donner naissance à la coopérative L’Archange.
«Les coopératives ont aidé à ce que le quartier reste un milieu familial avec des loyers abordables», affirme Marie-Françoise. Cette dernière paie 653$ par mois pour un 5½, un prix que plusieurs rêveraient d’avoir aujourd’hui.
Denis Falardeau paie, pour sa part, 700$ par mois pour un logement de quatre pièces dans la coop Mon Logis. Cofondée par sa mère en 1976, cette coopérative est la deuxième bâtie dans la basse-ville de Québec. «Quand j'ai postulé pour avoir un logement en 1995, c'était pour deux raisons: il y avait le cout, mais aussi, et principalement, les valeurs et la vie communautaire d’une coop», partage l’homme.
Si le loyer est alléchant, il s’accompagne de responsabilités. Denis Falardeau, par exemple, est membre du conseil d’administration (C.A.) de sa coop depuis plusieurs années. Son engagement représente environ 180 heures par année, soit 15 heures de travail par semaine. Marie-Françoise Lainé doit, quant à elle, faire 48 heures de tâches par année. «Il y a plusieurs comités: logement, sélection, formation, finances, entretien et le C.A.», énumère celle qui est passée par les trois derniers. Pour elle, cette implication n’est pas une corvée. Au contraire, elle aime l’esprit coopératif et l’entraide entre les membres, des valeurs qui lui sont chères comme chrétienne.
C’est pour cette raison qu’elle a fait le choix de vivre en coop en 1988: «On dit souvent que c'est un village qui élève un enfant, et c’est ça que je voulais pour les miens: qu’ils aient des tâches et qu’ils expérimentent tôt dans leur vie le travail d’équipe, l’entraide, la vie en société.»
Bien commun avant tout
Une coopérative d’habitation est une entreprise regroupant une communauté d’usagers qui possèdent un ou des immeubles dont ils assurent la gestion. La coop est propriétaire des bâtiments et chaque membre est locataire de son logement. Aucun n’en est le propriétaire ni n’en tire profit.
«L’enrichissement potentiel d’une coop est utilisé aux fins du bien commun et non pas des intérêts privés des membres», explique Robert Laplante, spécialiste en entreprises d’économie sociale, également directeur de la revue L’Action nationale. Contrairement à une coopérative financière, une coop d’habitation ne redonne pas ses profits sous forme de ristourne à ses membres, mais réinvestit ceux-ci dans la coop à travers, par exemple, des rénovations du bâtiment et des appartements.
Libre d’établir sa gestion interne pour organiser la vie dans l’immeuble, elle est toutefois régie par la Loi sur les coopératives et tenue de respecter certains grands principes. Elle doit en outre être un patrimoine collectif, démocratique et pérenne. «Pour toutes ces raisons, une coopérative est à l’abri des fluctuations spéculatives du marché», avance Robert Laplante. Elle échappe aux logiques financières, puisqu’elle n’a pas d’objectifs lucratifs et parce qu’elle retire durablement un bâtiment du marché immobilier. Selon lui, les coopératives, jointes aux habitations à loyer modique (HLM) et aux organisations à but non lucratif (OBNL) en logement, sont les voies de sortie à la crise d’abordabilité. «Il faut se tourner vers la solidarité plutôt que l’économie et créer plus de loyers hors marché», estime-t-il.
«Il faut se tourner vers la solidarité plutôt que l’économie et créer plus de loyers hors marché.» – Robert Laplante
Des racines chrétiennes
Dans la première moitié du 20e siècle, à une époque où la situation économique du Québec est faible et les familles nombreuses sont peu fortunées, la coopération se présente comme une solution à l’émancipation économique de la population et à l’accès à la propriété. Ce dernier connait un essor fulgurant lorsque Alphonse Desjardins crée le Mouvement Desjardins et la première caisse populaire, en 1900, rendant le crédit et l’épargne plus accessibles. Soutenue par le clergé catholique, cette initiative se répand rapidement à travers la province.
Comme pour bien d’autres entreprises sociales, l’Église catholique est bien présente à l’origine des coopératives d’habitation. «Il n’était pas rare de voir le curé du village sur le chantier et donner un coup de main financier ou matériel au projet», avance Robert Laplante.
C’est en 1941, à Asbestos, que la première coopérative d’habitation voit le jour. Il s’agit d’un projet d’employés de la mine Johns-Manville qui souhaitent s’entraider pour se construire des maisons. Très différentes des coops actuelles où les membres sont locataires et non propriétaires, ces premières initiatives ne se voulaient pas pérennes et visaient essentiellement à favoriser l’accès éventuel à la propriété. Les coops telles qu’on les connait aujourd’hui apparaissent plutôt au milieu des années 1960 et prennent leur envol dans les années 1970.
«La coopérative était une initiative populaire au sens premier du terme, c'est-à-dire que des gens ordinaires, aux faibles revenus, cherchaient des solutions pour eux-mêmes et pour leur quartier», raconte Robert Laplante. En 1968, la première grande organisation en habitation subventionnée par le gouvernement provincial voit le jour: la Fédération Co-op Habitat. Gérée par des spécialistes en gestion de coops où les membres n’ont aucun pouvoir décisionnel, cette initiative ne dure toutefois pas.
Au cours de la décennie suivante, les gouvernements provincial et fédéral déploient de multiples ressources, donnant un véritable élan au développement de coopératives d’habitation. Mille-trois-cents coopératives voient ainsi le jour sur le territoire québécois. Le réseau des groupes de ressources techniques (GRT) est également créé, aidant les citoyens à démarrer et à gérer une coopérative. Pour bien des Québécois, c’est tout un art de vivre qui émerge.
ACTION-HABITATION
Parmi les 1300 coopératives qui éclosent dans les dernières décennies du siècle passé, plusieurs sont l’œuvre d’Action-Habitation, un GRT fondé en 1978. Issue de la fusion de quatre comités de citoyens et de cinq coopératives d’habitation, Action-Habitation a pour but de développer du logement communautaire à Québec. Depuis sa fondation, l’OBNL a construit et rénové 7500 logements.
«À sa création, Action-Habitation a pour valeurs l’entraide, la dignité humaine ainsi que l’éducation et l’autonomie des coops», explique Paul-Yvon Blanchette, l’un des membres fondateurs. Inspiré par le christianisme social, l’homme de 75 ans donne sa vie au monde de la coopération et fait de la dignité humaine son cheval de bataille. Pour lui, le logement est un aspect incontournable de la dignité des gens et ne devrait pas être un privilège, mais un droit.
La mission d’Action-Habitation évolue au fil des ans. Se concentrant d’abord sur la construction de coops, elle se lance ensuite dans la rénovation de projets municipaux et communautaires de tous genres. Maisons pour femmes violentées, garderies, centres d’aide sociale, les contrats affluent, et Action-Habitation devient un joueur influent dans le secteur coopératif.
«On ne voulait pas être les seuls créateurs de coops à Québec; donc, on a ensuite commencé à accompagner les citoyens et les OBNL qui souhaitaient en démarrer une», relate Paul-Yvon Blanchette. «On les aide dans leur développement et leur gestion et on les outille pour qu’ils deviennent autonomes», ajoute-t-il. Aujourd’hui, 50% des activités de l’entreprise sont centralisés dans la gestion immobilière et 29% dans le développement.
En 1986, des membres d’Action-Habitation, dont Paul-Yvon Blanchette, décident de fonder une coopérative de travail: Constructions Ensemble. Elle regroupe des charpentiers et des menuisiers et offre des services de rénovation et de construction aux coopératives d’habitation et aux OBNL. «La solidarité, l’entraide, le travail d’équipe et le respect y sont primordiaux», atteste Paul-Yvon Blanchette, qui a travaillé pendant 31 ans pour cette entreprise qu’il a «tatouée sur le cœur».
«L’âme d’une coopérative est très importante: si les gens se détestent, elle ne durera pas», ajoute l’homme qui en a vu de toutes les couleurs au cours de sa carrière. Des moments de gloire comme des échecs, mais toujours vécus dans la foi. «Quand certains abandonnaient, moi, je tenais bon grâce à Dieu, je lui remettais le poids de mes épreuves», témoigne-t-il. Dix ans après avoir pris sa retraite, Paul-Yvon Blanchette se réjouit de voir les deux organisations auxquelles il a consacré sa vie continuer de briller et d’aider des gens à avoir une vie et un emploi dignes.





