Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

Le pied à terre de la Vierge Marie au Québec

Lourdes attire tous les ans des millions de pèlerins en quête de guérison. Mais pourquoi traverser l’océan quand le Québec a aussi son sanctuaire aux miracles? Notre-Dame-du-Cap, sise sur les rives du fleuve Saint-Laurent, près de Trois-Rivières, voit très tôt affluer les foules à la suite de prodiges. Si certains y laissent leurs béquilles, ils sont surtout nombreux à remettre leur foi en marche auprès de la Vierge.

C’est soi-disant le cas de Paul-Émile Giroux, un Trifluvien dont j’entends parler. On me raconte qu’il aurait été guéri de son épilepsie le jour de la fête de l’Assomption, à Notre-Dame-du-Cap. Dans le seul Évangile de Marc, Jésus fait 18 miracles. Trois évangiles rapportent la guérison d’un épileptique. Est-ce encore le cas aujourd’hui?

Dans leur modeste appartement de Trois-Rivières, Paul-Émile Giroux et sa femme, un couple d’octogénaires, nous accueillent fébrilement. Des bibelots et des tableaux de Marie et de Jésus dressent le décor. On comprend que les Giroux sont des amoureux de Dieu.

M. Giroux se souvient encore de la première manifestation de sa maladie : «On jouait à la cachette, rue Carleton, j’étais monté sur le toit d’une shed. Je suis tombé de là.»

«Son frère est venu le chercher, ajoute Mme Giroux, c’est à ce moment qu’on l’a diagnostiqué épileptique.»

«À 14 ans, j’ai commencé à tomber, jusqu’à 25 ans, poursuit Paul-Émile. J’avais mal à la tête, je me mordais la langue, je me cognais la tête et ça me prenait 30 minutes à revenir. Un samedi, je suis tombé 14 fois», raconte notre hôte.

Le frisson

En 1970, alors qu’il est âgé de 25 ans et que tomber fait partie de son quotidien depuis 10 ans, il entend parler des neuvaines et des miracles de Notre-Dame-du-Cap. Pour la fête mariale du 15 août, qui clôt les neuf jours de prière, il entreprend, à ses risques et périls, de s’y rendre seul à pied. Dans cette heure de marche, alors qu’il doit emprunter le pont Duplessis, il considère que c’est déjà une grâce qu’il ne soit pas tombé trois ou quatre fois en chemin.

«Il y avait une messe, et j’ai eu un frisson qui m’a traversé de la tête au pied. Je me suis dit à moi-même: “Je pense que je ne retomberai plus”. En 1970, je ne suis pas retombé de l’année. Ensuite, je tombais cinq fois par année, mais je le sentais venir, alors que ce n’était pas le cas avant.»  

Paul-Émile Giroux n’a pas été guéri entièrement, mais certainement assez pour retrouver une qualité de vie. Sa guérison partielle demeure un mystère pour lui, mais il a une certitude: ce qui compte depuis, c’est de donner sa vie à Dieu. Il le fait humblement, en servant la messe tous les jours et en accompagnant bénévolement les malades au sanctuaire.

«Y en a un qui est là et qui nous aide. Jésus est là. Pour le rencontrer, il faut se lever, puis aller à la messe. Quand j’étais petit, on allait voir le petit Jésus. Aujourd’hui, je vois que c’est le grand Jésus. Il est mort pour nous autres», me dit celui qui ne rate pas de se rendre au sanctuaire le 15 août, tous les ans, à pied.

Des miracles qui font les manchettes

Le cas de Paul-Émile Giroux n’est pas le seul. Dès leur création, en 1892, les annales du sanctuaire rapportent toutes les semaines des témoignages de guérisons et de faveurs obtenues. Certains attirent l’attention des quotidiens de l’époque.

En 1948, Isabelle Naud, âgée de 20 ans, espère pouvoir marcher comme les jeunes de son âge. Ses prières sont entendues. Elle est guérie miraculeusement d’une blessure à la hanche et d’une tuberculose osseuse lors de la fête de l’Assomption au sanctuaire marial. Elle rendra grâce à Dieu dans un éloquent témoignage de vie pour son entourage et sa vie donnée au Carmel.

Quelques décennies plus tard, en 1969, un autre miracle frappe l’imaginaire québécois. En pèlerinage à Notre-Dame-du-Cap, Claudette Larochelle, atteinte de dystrophie musculaire, se lève de son fauteuil roulant sous les yeux ébahis des fidèles. Celle à qui l’on avait donné quelques semaines à vivre rend gloire à Dieu, debout et guérie. Elle se dévoue par la suite à aider les malades.

L’attraction mariale

Les nombreuses faveurs rapportées au fil des décennies s’enracinent dans le terreau fertile de croyants qui ont prié avec ferveur. Dès les débuts de la colonie, à Trois-Rivières, le père Vachon instaure une confrérie du Rosaire, une association spirituelle de fidèles qui s’engage à prier le chapelet. La dévotion à Marie est l’âme de ces Madelinois.

À la mort du père Vachon, en 1729, la confrérie tombe en désuétude pendant plus de cent ans. C’est le père Luc Désilets qui, saisi par la vue d’un porc qui mâchouille un chapelet, ramène cette dévotion au sanctuaire. Les pèlerins se font de plus en plus nombreux, et l’église est bientôt trop petite pour les accueillir tous.

Pour construire une église plus grande, le curé souhaite transporter les pierres qui se trouvent de l’autre côté du fleuve. Or, il s’avère que l’hiver de 1867 est exceptionnellement doux. Cette année-là, aucun pont de glace ne se forme pour relier les deux rives et charrier la pierre. Le père Désilets fait prier intensément pour que la température le permette. À l’émerveillement de tous les pèlerins, le prodige arrive: en plein mois de mars, une période de froid rend possible la formation du pont.

Cette célèbre histoire pave la voie à autre miracle. Comme si ce lieu où Jacques Cartier avait planté sa croix le 7 octobre 1535, jour de la fête de Notre-Dame-du-Rosaire, se destine à attirer les grâces du Ciel. En 1888, le soir de la dédicace du Petit Sanctuaire, le père Désilets et le père Frédéric Janssoone emmènent un malade pour prier devant la statue de Notre-Dame-du-Rosaire. Les trois sont témoins du même signe : la statue ouvre les yeux. Son regard s’anime. Il est semblable à celui d’une personne vivante. Son visage plein de lumière éclaire tout le sanctuaire. Ce prodige dure environ dix minutes.

*

Les miracles de Notre-Dame-du-Cap sont un signe certain de la puissance de Dieu. S’ils ont un côté spectaculaire, ils sont la pointe de l’iceberg d’une vérité plus profonde. Signes visibles de la présence de Dieu à nos côtés, ils sont l’expression de la compassion de Jésus pour les malades et attestent que Dieu est maitre des lois de la nature. Mais, avant tout, ils pointent vers autre chose qu’eux-mêmes et visent à stimuler la fécondité de notre vie intérieure et de notre relation à Dieu, qui, elle, est invisible.

Sarah-Christine Bourihane
Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe médias ! Elle est formée en théologie, en philosophie et en journalisme. En 2024, elle remporte le prix international Père-Jacques-Hamel pour son travail en faveur de la paix et du dialogue.