
Le Cyclorama de Jérusalem: un voyage rétro au Calvaire
Un étrange bâtiment circulaire de style byzantin borde le sanctuaire Sainte-Anne-de-Beaupré, sur la route 138: le Cyclorama de Jérusalem. Ce n’est pas un ancien vélodrome, mais un joyau patrimonial qui attirait autrefois des autobus entiers de pèlerins. Cette rotonde sur pilotis héberge une peinture de 14 mètres de haut sur 110 mètres de circonférence. Bienvenue dans les coulisses d’un lieu qu’on dirait hors du temps.
Un long couloir couvert de tapis orange pâle débouche sur un escalier en double hélice. Nous pénétrons dans une autre époque. Plongés dans la pénombre, nos yeux s’acclimatent lentement à la noirceur. Tout en haut, un panorama circulaire nous surprend et nous transporte dans la Jérusalem d’il y a 2000 ans. «Le cyclorama, c’est vraiment l’ancêtre de l’expérience immersive. C’est comme un chapiteau de cirque. Le grand parapluie au-dessus de la seule colonne fait que le spectateur reste dans la noirceur», nous explique Annie Lévesque, consultante en développement culturel.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Le ciel est obscur et opaque. Les nuages gris s’étendent au loin. Sur la galerie d’observation, à mi-hauteur de l’œuvre, Jésus est crucifié pendant qu’à quelques kilomètres, la vie à Jérusalem suit son cours. Il n’y a que 18 panoramas historiques dans le monde et la plupart représentent des batailles célèbres ou encore des paysages emblématiques. «Les gens qui voyageaient beaucoup voulaient faire vivre cette expérience-là à d’autres personnes. Voyager, ça coute cher, beaucoup n’avaient pas les moyens, poursuit Annie.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
«Ça a vraiment créé de l’engouement, ajoute-t-elle, c’est pour ça qu’ils appelaient ça un phénomène de divertissement avant l’arrivée du cinéma et de l’électricité. Ça permettait de raconter une histoire à plusieurs personnes en même temps.»
Une entreprise grandiose
Pour réaliser cette toile monumentale, le peintre Bruno Piglhein et une équipe d’artistes arpentent la Terre sainte de 1885. Ils étudient le type d’architecture, la topographie et le mode de vie des habitants de l’époque. L’œuvre est exposée à Munich, à Berlin et à Vienne, où un incendie la détruit.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
La toile est recréée dans l’État de New York pour le Carnaval d’hiver de Montréal, en 1889, à partir des recherches et esquisses de Piglhein. Elle fait ensuite l’objet d’une exposition permanente dans la métropole. Ubalde Plourde en fait l’acquisition six ans plus tard et projette de la transporter à Sainte-Anne-de-Beaupré, où il déménage avec sa femme Albina. Mais on n’acquiert pas un cyclorama comme une simple toile, il vient dans un rouleau de cinq tonnes!
«On sait qu’ils l’ont amené par bateau parce que les wagons n’étaient pas assez longs. En 1895, c’était quand même audacieux. Les grues, ça n’existait pas, il fallait monter ça avec des systèmes de cordes et de poulies, au grand vent, sur le bord du fleuve Saint-Laurent», s’émerveille Annie.
De père en fils
Sur la porte principale, un petit écriteau nous indique d’aller à gauche, vers la boutique des souvenirs adjacente au cyclorama. Montant la garde, les propriétaires échangent derrière le comptoir des médailles de saints. «L’entrée pour le cyclorama, c’est par ici!» On fait dans la simplicité, pas de file d’attente devant le kiosque d’une billetterie. Dans l’arrière-boutique, entre lampes et statues anciennes à restaurer, nous devons nous frayer un chemin jusqu’au bout du corridor.
À travers tous ces objets disparates, nous voyons les époques se superposer. On comprend que le cyclorama, c’est aussi une histoire de famille. Pierre Blouin, l’un des fiers héritiers, m’en dresse le portrait. «Georges-Henri Blouin a travaillé pour les Plourde toute sa vie. Ubald et Albina n’avaient pas d’enfants, il s’est offert pour l’acheter. En 1957, il a été vendu à mon grand-père, Georges-Henri, et ses trois fils. Ensuite, ce sont les petits enfants qui ont pris la relève. Je fais partie de la troisième génération.»
Dans ce bric-à-brac aux allures rétro, nous tombons sur la vieille nacelle dans laquelle grimpait Georges-Henri pour entretenir la toile. Il y a aussi les vieux vélos de l’époque, sur lesquels il se déplaçait, et des casse-têtes allant jusqu’à 13 000 morceaux. C’est l’un de leurs passetemps favoris pendant la saison morte. «On a joué à la cachette dans le cyclorama, on surprenait les touristes», ajoute Pierre Blouin, un brin nostalgique.
«C’est une famille qui a décidé d’entretenir ce tableau-là par amour. Les ventes faisaient vivre la famille, sans plus. Georges-Henri était très croyant, il pouvait aller deux fois par jour à la basilique. Pierre Blouin m’expliquait que, dès qu’il y avait un bris, il voyait son grand-père monter sur le toit afin qu’il n’y ait pas d’eau sur la toile», nous raconte Annie.
À nos jumelles
«Chez les Blouin, ils aimaient ça, la pêche, nous apprend Annie. Dans leurs sorties, ils utilisaient tout le temps des jumelles pour voir les détails de la faune et de la flore. Sur la toile, il y a justement des détails qu’on voit juste aux longues-vues. Georges-Henri avait demandé qu’on achète des jumelles, qu’ils louaient dans le temps dix sous la paire.»
Le zoom nous permet d’entrer dans la profondeur de l’œuvre qui, dit-on, est conçue pour être regardée à une distance d’environ 10 mètres. Avec ses six points de fuite, la toile crée l’illusion de regarder au loin, à 35 km dans le paysage.
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
En redescendant l’escalier, on retrouve l’avant-scène en 3D installée au bas de la toile. Ce faux terrain présente des personnages grandeur nature et des scènes de la vie quotidienne. Contre les montagnes, qui se dressent à l’horizon en arrière-plan, cette avant-scène donne une impression de proximité. «Le faux terrain, c’est la section qui donne l’illusion d’être réellement à Jérusalem.»
Photo: Marie Laliberté/Le Verbe
Nous faisons le tour, curieux de voir les coulisses. Nous marchons sur le vieux plancher de bois, qui craque, et sommes surpris d’entendre M. Blouin lancer: «Ici, en dessous, c’est du vide. La marée montait en dessous deux fois par jour». Dans le temps, le boulevard Sainte-Anne n’existait tout simplement pas. Il a été construit en 1946.
Entre l’histoire du cyclorama et celle de la famille à qui il appartient depuis trois générations, difficile de dire laquelle est la plus exceptionnelle.






