
In/Visible, la santé mentale à nue
Les chiffres le disent depuis longtemps, la santé mentale porte très mal son nom. Un Canadien sur cinq souffre d’un problème de santé mentale et, chaque jour, trois personnes s’enlèvent la vie au Québec. Mais on en parle encore trop peu, comme si on craignait de déranger. C’est du moins ce que pense Mariane Therrien, qui a voulu lever la censure avec son premier long-métrage In/Visible. À travers sa propre histoire, elle nous fait passer du côté obscur de la maladie mentale pour mieux nous montrer la lumière qui l’en a fait sortir: Dieu.
Chaque nouvelle journée est une déception pour Abigail (Mariane Therrien). «Un jour, je vais mourir», se répète la serveuse qui tente tant bien que mal d’être fonctionnelle au travail après une nuit trop arrosée. Échevelée et maquillée de la veille, la jeune trentenaire semble sur le bord de la crise, désespérée.
Dès les premières minutes, le film plombe l’ambiance de la salle de cinéma. Les scènes sont sombres et les quelques prises de parole de la protagoniste sont dures. On entre dans sa tête à coups de «Je n’ai jamais demandé de vivre», «Je suis un fardeau» ou «J’m’haïs». On craint le pire, comme si à tout moment elle allait se faire du mal, s’enlever la vie.
Cette haine envers elle-même la ronge depuis qu’elle est toute petite, raconte Mariane Therrien, une fois le visionnement terminé. Elle a grandi la peur au ventre; sa mère voulait se suicider et l’amener avec elle. «Elle m’a dit un jour qu’elle avait songé à me pousser dans les escaliers quand j’avais deux ou trois ans», ajoute Mariane. À 9 ans, elle fait sa première tentative de suicide.
Si vous ou l’un de vos proches pensez au suicide, appelez 1-866-APPELLE , textez 535-353 ou consultez suicide.ca pour obtenir de l'aide.
Photo: Amélie Caron
Déchéance
Troubles alimentaires, alcoolisme, consommation de drogue, Mariane s’égare de plus en plus. À l’âge de 31 ans, elle consomme à un point tel qu’elle n’est plus apte à travailler. Elle doit prendre un congé maladie prolongé.
Elle se retrouve alors complètement isolée chez elle, seule devant ses problèmes refoulés depuis des décennies. Elle en vient à perdre le contrôle d’elle-même lors d’épisodes de crise. Elle se frappe au point de se défigurer: «Je me sentais possédée, c'était démoniaque», confie Mariane, émue. «Quand tu en arrives à te faire du mal comme ça, c'est épeurant parce que tu te rends compte que tu n’es plus en contrôle de toi-même, que tu es vraiment rendu dans la déchéance». Cette scène, quoique choquante, a été portée à l’écran sans verser dans l’horreur.
«Pendant des années, je me suis détestée et ça m’a détruite alors que, tout ce temps-là, Dieu m’aimait.»
La réalisatrice a d’ailleurs décidé de jouer le rôle principal, à la fois pour faire un pas de plus dans son chemin de guérison, mais aussi pour bien rendre ces épisodes douloureux et les émotions qu’elle a vécues. C’est sa vie qu’elle raconte, après tout.
Lorsque des travaux lui font perdre son logement, l’absence de loyers abordables force Abigail à quitter Montréal. L’impensable devient subitement réalité: elle doit retourner vivre chez sa mère, à la campagne. Sans le savoir, elle s’apprête à entreprendre un long de chemin de rédemption de trois ans. C’est le temps qu’il lui faudra pour se libérer de ses dépendances et faire la paix avec sa mère.
Choisir de vivre
C’est un laborieux exercice que de raconter quatre années en quelques minutes. La réalisatrice a pris soin d’ajouter des repères temporels au montage afin de faire comprendre au spectateur que son chemin de guérison ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il n’est même pas encore terminé.
Malgré tout, la transformation saute aux yeux, comme si le film était scindé en deux. Abigail finit par abandonner et hurle à Dieu toute la haine qu’elle porte en elle depuis des années. Elle lui crie de la sauver. Ce soudain lâcher-prise fait place à des scènes plus lumineuses accompagnées de chants de louange composées et chantées par Abigail à la guitare. Elle est désormais souriante et sereine, une métamorphose qui se reflète jusque dans le choix des vêtements. Elle reprend contact avec ses amis, se laisse approcher et retrouve progressivement l’envie de vivre et d’aimer – et de s’aimer.
Photo: Amélie Caron
«Il y a un dénouement: le Seigneur a enlevé en moi mon désir de mourir. Mais souvent dans les films, on pense que ça passe comme ça, alors qu’en réalité c’est progressif, c’est un travail de tous les jours», rappelle Mariane Therrien.
«J'ai eu d'innombrables suivis psychologiques et c’était important pour moi de montrer les outils qui ont contribué à ma guérison», précise-t-elle. Elle montre plusieurs rencontres avec sa psychologue dans le film, et n’enlève rien à cette aide essentielle. «Mais ultimement, ce qui m'a sauvée, c'est Jésus-Christ, c’est lui qui a enlevé en moi mon désir de mourir.»
Selon elle, la perte de sens et de foi dans la société, additionnée à l’influence des réseaux sociaux, contribue au fait que les gens ne connaissent plus leur valeur. «Ça me touche vraiment, car pendant des années, je me suis détestée et ça m’a détruite alors que, tout ce temps-là, Dieu m’aimait. Ce que je veux, c’est transmettre un message d’espérance à ceux qui n’en ont plus et leur rappeler qu’ils sont aimés et que rien ne peut les séparer de l’amour de Dieu».
Au-delà d’un film
Bien plus qu’un film, In/Visible est un projet à but non lucratif qui a pour mission de rappeler à toute personne qui traverse des difficultés liées à la santé mentale qu’elle est «vue, aimée… toujours».
Composée de sept bénévoles, l’équipe offre des soirées In/Visible au cours desquelles le visionnement du long-métrage est suivi d’un temps de questions et de partages entre les participants. Ces rencontres se veulent un espace bienveillant pour aborder des sujets comme la santé mentale et émotionnelle ou les troubles de dépendance sans peur du jugement.
Photo: Amélie Caron
Mariane Therrien souhaite créer un vaste mouvement, autant au Québec qu’à l’international. Ces soirées pourront éventuellement être organisées par qui en fait la demande à l’aide d’un guide bilingue joint à un lien de visionnement du film.

