Illustration: Marie Laliberté

Wendell Berry (1934-2026), cet influenceur inconnu

Un fermier est décédé à 92 ans. Pilier de sa communauté, père et grand-père, il marque sa terre d’une façon indélébile. Mais plus encore que son lopin de 6 arpents, ce sont les idées que Wendell Berry cultive passionnément toute sa vie. Portrait d’un homme qu’aucune case n’a pu contenir et qui vous influence encore aujourd’hui, à votre insu.

Les jardins nourriciers, l’urbaniculture, les marchés de producteurs locaux ou encore les paniers bio ont le vent dans les voiles depuis une quinzaine d’années. Ces tentatives de ressaisir les moyens de production alimentaires se déploient peut-être aujourd’hui, mais Wendell Berry menait déjà le bal dans les années 70! Les modèles d’autosuffisance que nous connaissons sont largement inspirés de son expérience et de ses écrits.

L’agriculture est pourtant l’un des plus vieux métiers du monde. Difficile de trouver un arbre généalogique qui n’a pas au moins un fermier dans ses branches. Même Jésus l’a souvent mis au cœur de ses fameuses paraboles: le grain de moutarde, le semeur ou l’ivraie et le blé. Le cultivateur, c’est celui qui réfléchit, qui laboure et qui plante en vue du futur. Wendell Berry était l’un de ceux-là.

Pouce vert et matière grise

Né en 1934 au Kentucky, Wendell Erdman Berry est un auteur, poète, philosophe, militant écologique et cultivateur américain. Peu connu ici, c’est pourtant un véritable géant de la littérature américaine. Il reçoit en 2011 la Médaille nationale des sciences humaines des mains du président Obama, la distinction la plus élevée aux États-Unis dans le domaine. Entre 1960 et 2025, il écrit un grand nombre de romans, d’essais, d’articles et de recueils de poésie sur un grand nombre de sujets.

Ce seul leg littéraire suffirait à sa renommée posthume, mais ce qui le met à part de ses contemporains – et même devant selon plusieurs – c’est son mode de vie radical.

En 1965, au tout début d’une carrière prometteuse, il quitte la vie trépidante de New York pour une parcelle de terre de 6 arpents dans son Kentucky natal. Ce passage du gratte-ciel au gratte-terre signe, du point de vue de ses éditeurs, l’arrêt de mort de sa carrière littéraire naissante.

Le Mad Farmer

Le fermier ne fait pas juste parler; il agit. Wendell Berry est animé par un indéniable sens communautaire. En 1968, il livre un discours contre la guerre du Vietnam à l’Université du Kentucky. Il participe par la suite à de nombreuses démonstrations de désobéissance civile contre, entre autres, des projets de construction monstres, qui allaient rendre la vie des paysans américains ciblés très difficile. En 2009, lui et environ 2000 autres militants bloquent l’accès à une usine alimentée au charbon à Washington, D.C. Il participe avec ses coopérateurs à de grandes manifestations pour protéger les droits des fermiers du Kentucky tout en restant pacifique.

Wendell Berry entreprend, avec sa femme Tanya, de cultiver leur petit lopin de terre pour leur propre subsistance. Ils cultivent quelques légumes, quelques arbres fruitiers, éventuellement ils acquièrent une vache et construisent un poulailler. Il obtient même une équipe de juments de trait pour remplacer un vieux tracteur prêté par son oncle. Les Berry deviennent pratiquement autosuffisants.

Ce mode de vie à contrecourant est alimenté par une philosophie bien solide. Amish dans l’âme, Berry réduit au minimum l’apport de la technologie moderne et demeure cohérent avec ses idées antimatérialistes. En effet, dans ses écrits, le cultivateur américain fait une critique rigoureuse, même brutale, de la culture matérialiste et capitaliste de son époque. Le grand démantèlement: Agriculture et culture qu’il publie en 1977 dénonce l’agriculture industrielle et ses conséquences dangereuses sur la société américaine. Il pointe notamment du doigt la dégradation de l’environnement et la destruction de communautés rurales. Wendell Berry se range du côté du petit cultivateur et défend ses intérêts sur la scène intellectuelle américaine.

Défenseur de l’émerveillement

Dans ses écrits, Berry s’attaque principalement au matérialisme. Dans son essai The Way of Ignorance (2004), il oppose les méthodes scientifiques empiriques aux connaissances traditionnelles. «Pour le matérialiste, il n’y a plus d’émerveillement possible. L’émerveillement est remplacé par un agenda de recherche […]».

La beauté naturelle de la création est très importante pour Berry. Homme au christianisme sincère, il fait appel au livre de la Genèse plus d’une fois dans ses essais et sa poésie pour exprimer la bonté et la beauté de la création. Il est d’ailleurs comparé par le critique littéraire Russell Kirk au grand poète anglais William Blake.

Par l’exaltation de la création, Wendell Berry invite le lecteur à rechercher une connexion renouvelée avec Dieu et une contemplation plus profonde dans le travail manuel. Sans cela, l’homme est selon lui la proie d’un matérialisme froid, d’une «ignorance arrogante, et ressemble à un enfant de 6 ans au volant d’une automobile.»

Ici, il exalte le silence et la paix en forêt:

Quoi d’autre
ai-je cru désirer ? C’est là
ce qui a toujours été.
C’est là ce qui sera
toujours. Même en moi
le Créateur de tout cela
me rend dans le repos, jusqu’à
l
a moindre de Ses œuvres,
une feuille jaunie qui lentement
tombe, et s’y complait.

Le fermier rebelle et iconoclaste laisse un héritage intellectuel précieux pour les générations actuelles et futures. La triple conscience qu’il propose – environnement, voisinage, Créateur – est une réelle voie de salut pour la société moderne.

William Roy-Pelletier
William Roy-Pelletier

Musicien passionné, adepte de métal et de chant grégorien, William est formé en charpenterie-menuiserie. Autodidacte assumé, il met aujourd’hui sa curiosité et son amour des mots au service du journalisme chrétien.