
Une vie dépourvue de sens
La perspective de la vie humaine dépourvue de sens est à ce point étourdissante qu’elle est la prémisse de tout un genre littéraire, qu’on appelle parfois l’horreur cosmique – H. P. Lovecraft et compagnie. Or, celle d’un univers où repose sur nos faibles épaules la charge de construire un sens là où il n’y en a pas est tout aussi terrifiante. Par-delà cet enfer de l’absurde se trouve pourtant un paradis plein de bon sens.
Dans les dernières années, sur les plateformes les plus fréquentées d’Internet, apparait une tendance pour le moins étonnante. Des images circulent d’endroits qui se ressemblent tous par leur aspect troublant qu’on ne saurait vraiment expliquer. Celles qui reviennent le plus souvent montrent des lieux publics: des stationnements ou des locaux commerciaux, complètement vides. On les appelle «espaces liminaux».
Espaces liminaux
Dépourvus de leurs utilisateurs, ces espaces perdent la fonction qui justifie leur présence. Ils n’ont plus de raison d’être. Pourquoi s’intéresse-t-on à de tels lieux?
L’émotion ressentie devant ces images semble résonner avec un sentiment partagé de perte de repères, une sorte de vide existentiel qui pèse sur notre réalité. Ce vide, cette perte, affecte maintenant des générations d’êtres humains. Désormais, selon l'OMS, «plus d’un milliard de personnes ont des troubles de santé mentale». L’anxiété et la dépression sont monnaie courante. Les taux de suicide demeurent trop élevés.
Les causes sont variées, certes, mais on peut raisonnablement penser que cela s’explique en partie par cette impression que la vie n’a plus de sens pour ceux qui en arrivent là.
Aussi, le plaisir et la fascination morbide ressentis devant ces images d’espaces liminaux reflètent sans doute le sentiment d’avoir perdu sa raison d’être. Le silence qu’évoquent ces images ressemble à celui, «déraisonnable», par lequel le monde répond, selon Camus dans Le mythe de Sisyphe (1942), à la profonde quête de sens de l’être humain.
«Le démon de mon cœur s’appelle — À quoi bon?» - Georges Bernanos
Silence déraisonnable
L’expression «perte de sens» s’entend de différentes manières. Il peut s’agir d’une absence de direction, de l’impression de n’aller nulle part, de celle d’aller tout droit vers un enfer ou un autre. «Le démon de mon cœur s’appelle — À quoi bon?» écrit Georges Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune (1938).
En l’absence de finalité, les actions – le simple fait d’être en vie – perdent ce à partir de quoi elles sont justifiées.
La notion de sens renvoie aussi à celle de signification, comme lorsque nous cherchons le sens d’un mot ou d’un autre signe. À quoi renvoient-ils? Vers quelle notion diffuse et souvent difficilement définissable, lorsqu’on s’y attarde, pointent-ils? L’esprit humain est toujours à la recherche de cet élément essentiel.
Les évènements qui jalonnent notre vie peuvent ainsi être perçus comme autant de signes auxquels nous avons besoin que soit associé un certain sens. Une question se pose alors: est-ce l’esprit qui crée le sens, ou ne fait-il que le percevoir, comme quelque chose d’extérieur à lui?
Construire le sens
Pour Jean-Paul Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme (1946), il est clair que la vie en elle-même «n’a pas de sens, à priori», que nous portons «l’entière responsabilité du déchiffrement».
Si la responsabilité de donner un sens à notre vie ne repose que sur nous, nous n’avons de même personne d’autre à blâmer si nous n’en trouvons pas – sauf à se rendre coupable, pour parler comme Sartre, de «mauvaise foi».
«Avant que vous ne viviez, la vie, elle, n’est rien, mais c’est à vous de lui donner un sens, et la valeur n’est pas autre chose que ce sens que vous choisissez.» – Jean-Paul Sartre
Cela entre certainement en jeu dans les états dépressifs évoqués plus haut. L’absence de sens n’est pas seulement vécue comme un fait. Ce n’est pas simplement ici le monde qui ne répond pas à notre soif de sens. Comme il est de notre ressort de lui en donner, son absence relève d’une faute dont nous portons la culpabilité.
Sens donné
À la question du sens, la tradition chrétienne répond autrement. On ne peut ni l’ignorer ni le construire; notre vie a un sens, et ce sens est un donné.
Illustration: Gabriel Ruest/Le Verbe
Parmi les sept péchés capitaux, on retrouve entre autres la paresse. Or, ce qu’on ignore trop souvent, c’est que, par ce mot, on désigne plus précisément l’acédie, une forme de paresse spirituelle qui conduit au dégout des choses de Dieu. Elle a un air de famille avec la dépression, même si ces deux expériences humaines demeurent fondamentalement différentes.
Saint Thomas d’Aquin prend bien le temps, dans sa Somme théologique, de discuter de la question de l’acédie. Avec saint Jean Damascène, il la définit comme une «“tristesse accablante”» qui «produit dans l’esprit de l’homme une dépression telle qu’il n’a plus envie de rien faire». Plus loin, il est question d’«“une torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien”».
Thomas explique que la personne en proie à l’acédie a tendance à se détourner des choses spirituelles, qu’elle méprise «les biens qui lui viennent de Dieu». Sa confiance et sa gratitude s’égarent, et sa situation malheureuse devient le seul objet de sa pensée.
La conséquence est souvent la fuite vers les plaisirs simples et immédiats. Se référant à Aristote, Thomas avance que «ceux qui ne peuvent gouter les joies spirituelles se portent vers les joies corporelles». On oublie encore souvent la joie associée à la contemplation des dons qu’apporte la grâce d’être proche de Dieu, pour se vautrer dans les divertissements que nous offre l’ère moderne. «Cela fait partie de la définition de l'acédie, qui se tourne vers une inaction coupable en tant qu'elle dédaigne le bien divin», ajoute le docteur commun.
Certains répondront qu’il s’agit plutôt d’une forme de maladie de l’âme, une affliction qui n’a rien à voir avec la volonté humaine. Mais si l’Église la considère toujours comme un péché, c’est en un sens parce qu’en matière d’acédie – notion distincte de la dépression clinique – notre liberté est agissante. On peut trouver les moyens d’y résister.
Cafard
Emil Cioran, dans De l’inconvénient d’être né (1973), décrit le cafard comme une «acédie séculière». Comment ne pas sombrer dans cet état mortifère?
Pour Jean-Paul Sartre, l’être humain construit le sens en élaborant des projets, c’est-à-dire en se lançant vers un but qui attribue du sens à ses actions présentes. Pour la tradition chrétienne, c’est vers les autres – et ultimement vers Dieu – qu’il faut se tourner. Dans les écrits de saint Thomas, on insiste sur le fait que l’acédie s’oppose à la charité, à l’amour de Dieu.
À la ligne de départ, il s’agit de contrer la tendance qui porte l’être en perte de sens à se replier sur lui-même et ne porter le regard que sur le vide qui l’habite. Aller vers l’autre permet de se décentrer, et de sentir comme par un effet de miroir la valeur de son existence. Il n’est pas anodin à cet égard de se rappeler que le mot «existence» est formé du préfixe ex, qui signifie «hors de»: il faut sortir de soi pour mieux se voir, entrer en relation avec son prochain pour sentir la plénitude de sa propre vie.
Or, la vraie charité repose sur l’espérance et la foi. L’effort que l’on fait pour cultiver une vraie relation d’amitié avec l’autre trouve son sens et sa finalité dans l’amitié que nous cherchons à enrichir avec Dieu.
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Contrairement aux tours de bureaux et aux centres commerciaux, notre raison d’être sur terre ne se trouve pas dans l’utilité, et ne peut nous être enlevée. Malgré les sentiments qui peuvent nous habiter, nous ne pouvons pas, en dernière analyse, vraiment nous transformer en «espaces liminaux» humains.
«Moi, je vous procurerai le repos.»
Si nous pouvons nous rénover, nous refaire, nous réaffecter, il n’en demeure pas moins que nous ne portons pas sur nous, comme un fardeau infernal, la charge de trouver un sens à une vie qui n’en aurait pas. «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau», disait l’autre. Non, le sens nous est plutôt donné. Nous sommes faits pour Dieu.



