D'après une illustration de Marie-Hélène Bochud

Thomas De Koninck (1934-2026)

Figure majeure du paysage intellectuel québécois des dernières décennies, Thomas De Koninck reste d’abord et avant tout un professeur et un vulgarisateur hors pair. Ainé d’une fratrie de onze enfants, il nait à Louvain, dans une Belgique que ses parents quittent la même année pour s’installer à Québec. Son père, Charles De Koninck (1906-1965), y mène une brillante carrière comme philosophe et théologien. C’est dans ses traces que s’inscrit la trajectoire de celui qui trouvera lui aussi dans la philosophie une passion tenace.

Après des études au Petit Séminaire de Québec, Thomas s’envole pour Oxford, où il fait la rencontre de sa femme Christine, son «petit soleil». Il revient terminer ses études à la faculté de philosophie de l’Université Laval, où il enseignera ensuite pendant plus de 50 ans. Il aura aussi l’occasion de parfaire ses recherches à Berlin et à Munich.

Les étudiants de Thomas De Koninck bénéficient à son contact d’une extraordinaire érudition, qu’il transmet néanmoins avec une profonde humilité. Passé maitre dans l’art de la maïeutique – faire accoucher les esprits de vérités qu’ils possèdent déjà confusément –, De Koninck fait résonner les préoccupations les plus concrètes et actuelles avec des sonnets de Shakespeare ou des passages d’Aristote dans leur langue propre. Son humour et son air enfantin complètent le portrait d’un professeur qui prétend apprendre toujours beaucoup plus de ses étudiants que l’inverse.

En plus d’être sa vocation première, l’éducation est elle-même un thème qui parcourt toute son œuvre. Tant dans De la dignité humaine (1995) que dans La nouvelle ignorance et le problème de la culture (2000), et bien évidemment dans Philosophie de l’éducation pour l’avenir (2010), Thomas De Koninck insiste sur l’importance d’éduquer à la liberté – fondement de la responsabilité et de l’éthique –, et aussi à la beauté. Il s’agit selon lui de cultiver l’universel en chacun de nous, et surtout de ne pas soumettre le domaine de l’éducation aux seules lois du marché.

Mais c’est sans doute le phénomène de la surspécialisation qu’il dénonce le plus fermement. Plus l’accumulation de nouvelles connaissances s’accélère, plus on s’enfonce dans une ignorance qui s’ignore elle-même. La faute est mise sur toutes les abstractions qui réduisent l’être humain à l’une de ses facettes – un système nerveux, un rouage de l’économie, un ensemble de pulsions – et sur une éducation et une méthodologie scientifique qui produisent des disciplines séparées qui ne peuvent arriver à elles seules à cerner l’homme et le monde dans leur totalité concrète.

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En 1942, âgé de huit ans, le jeune Thomas fait la rencontre d’Antoine de Saint-Exupéry, alors en visite chez les De Koninck. On dit que le petit bonhomme bouclé qui pose sans cesse des questions aurait été l’inspiration du Petit Prince. Si l’affaire ne peut être confirmée, on peut tout de même penser que, comme le rire de ce dernier – que le narrateur peut continuer d’entendre dans son cœur, les yeux tournés vers les étoiles –, celui du philosophe resté enfant résonnera éternellement dans l’au-delà.

Stéphanie Grimard
Stéphanie Grimard

Après avoir enseigné la philosophie au collégial durant plusieurs années, Stéphanie est maintenant journaliste chez nous! Toujours à la recherche du mot juste qui témoignera au mieux des expériences et des réalités qu’elle découvre sans cesse.