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Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe

Une Pentecôte dans le métro d'Istanbul

Texte écrit par Ersun Kayra

Un matin dans le métro d’Istanbul, j’ai compris quelque chose que je savais en théorie depuis longtemps: l’Esprit saint ne parle pas seulement à travers les mots. Il passe aussi par ce qui reste fragile, incomplet, presque muet. Récit de Pentecôte sous le Bosphore.

Je rejoins une petite communauté catholique sur l’autre rive pour la Pentecôte. La rame file sous le Bosphore, dans cette lumière trop blanche et trop fatiguée des wagons souterrains. Autour de moi, j’entends surtout du turc, puis, par éclats, l’arabe d’une famille derrière moi. Il y a aussi quelques mots de kurde que je ne saurais traduire et, peut-être, du russe près de la porte. Personne ne se comprend vraiment. Personne ne cherche, d’ailleurs, à se comprendre.

Et, pourtant, quelque chose circule. Le regard d’une mère épuisée. Le sourire d’un vieil homme à un enfant. Une main tendue, presque aussitôt retirée, pour stabiliser un voyageur quand le wagon freine brusquement. Autant de scènes ordinaires d’un matin de ville, avec sa fatigue, ses odeurs de café et de métal.

Je ne sais pas pourquoi cette scène m’a ramené au cénacle. Je m’en méfie un peu, d’ailleurs: les correspondances trop parfaites entre la ville et la Bible deviennent vite des images faciles. Mais quelque chose, ce matin-là, résiste à cette facilité. Dans ce wagon, personne ne possède vraiment la langue de l’autre et, pourtant, personne n’est tout à fait seul.

Relire la Pentecôte

On raconte souvent la Pentecôte comme un miracle de la parole. L’Esprit descend, les apôtres osent enfin proclamer la résurrection du Christ, et chacun les entend dans sa propre langue. Le récit est spectaculaire, et nous sommes tentés d’y voir l’accomplissement de notre désir d’efficacité: la communication enfin réussie, les barrières tombées, le malentendu vaincu.

Mais, à Istanbul, ce matin-là, j’ai vu autre chose dans cette page des Actes des apôtres.

Les disciples ne se mettent pas tous à parler la même langue. Le texte précise que chacun les entend dans sa langue maternelle. Puis l’auteur des actes nomme les peuples présents à Jérusalem: Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie (Ac 2:9-10). Cette liste empêche d’aller trop vite, la pluralité n’est pas effacée. Elle reste là, avec ses noms, ses distances, ses mémoires.

L’Esprit ne nous épargne pas la différence. Il travaille à travers elle, parfois très lentement.

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent: la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint: ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit. Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule.  Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient: «Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu.» Ils étaient tous dans la stupéfaction et la perplexité, se disant l’un à l’autre: «Qu’est-ce que cela signifie?» - Actes 2, 1-12

La présence avant la parole

Ce que j’ai compris dans le métro — ou plutôt ce que cette scène m’a rappelé après coup —, c’est que l’Esprit n’est pas seulement une parole. Il nous demande aussi de rester présents quand les mots ne viennent pas, ou quand ils viennent mal.

Il arrive qu’une traduction exacte ne suffise pas, parce que parfois le geste compte plus que le mot. Dans le wagon, ce matin-là, la leçon n’avait rien de grandiose. Elle tenait dans une main tendue aussitôt retirée. Un geste bref, presque perdu aussitôt, mais plein du souci de l’autre.

Après la Pentecôte, les disciples quittent l’attente et la crainte pour aller vers une foule qu’ils ne choisissent pas, dans une ville qu’ils ne contrôlent pas. Les langues qu’ils entendent ne sont pas les leurs. On imagine facilement la beauté de la scène, mais ne gommons pas trop vite son désordre, son bruit, son embarras.

Combien de fois, dans une ville, dans une famille, dans une paroisse, pensons-nous que comprendre devrait suffire? Nous voudrions que l’amour clarifie tout, que l’unité enlève la friction. L’expérience dit autre chose. Même entre proches, des zones de brouillard demeurent. La Pentecôte ne promet pas de les abolir. Elle invite plutôt à une fidélité plus sobre : tenir bon quand l’explication ne vient pas tout de suite, renoncer parfois à la phrase qui règlerait tout trop vite. Habiter la différence non comme un problème à résoudre immédiatement, mais comme un lieu où Dieu peut encore parler.

La station d’arrivée

Le métro ressort à l’air libre. La lumière change d’un coup dans le wagon. Les voyageurs descendent, chacun vers sa journée, sa langue, sa fatigue. On se bouscule sans s’excuser. La ville reprend ses droits.

Je reste assis un peu plus longtemps que nécessaire. Me revient cette phrase de saint Paul : «L’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut» (Rm 8:26). Nous ne savons pas non plus écouter comme il faut. Ni parler. Ni nous taire au bon moment.

Mais l’Esprit travaille aussi là, dans ce qui reste ouvert, mal dit, inachevé. Il rejoint chacun dans sa langue et, parfois, sans aucune langue du tout.

Collaboration spéciale
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