Photo: Stéphane Bourgeois

On est tous un peu Dom Juan

La figure de Dom Juan est familière: un homme sans foi ni loi qui multiplie les conquêtes amoureuses et fait passer son plaisir devant toute forme de scrupule. La relecture de la pièce de Molière par le metteur en scène David Bobée, présentée cet automne au Trident, grossit le trait pour dévoiler toute la monstruosité du personnage — et nous mettre en face de la nôtre.

La pièce commence par un curieux éloge du tabac, repris ensuite en changeant le mot «tabac» pour «théâtre» (première liberté prise par le metteur en scène). C’est ainsi qu’on entend: «qui vit sans théâtre n’est pas digne de vivre», que cet art «réjouit et purge les cerveaux humains, […] instruit les âmes à la vertu» et que l’on «apprend avec lui à devenir honnête homme». Le spectateur prend déjà conscience de ce qu’il s’apprête à vivre, si le pari réussit.

Shade Hardy Garvey Moungondo livre ce monologue à merveille. Il interprétait déjà le fidèle valet de Dom Juan, Sganarelle, lors de la création de la pièce, à Lille, en 2023. Pendant qu’il chante ensuite avec force et justesse, le rideau s’ouvre sur une immense statue de pierre représentant le dieu Ilisos, démembré et couché sur le côté. D’autres monuments viendront plus tard compléter le tableau: un grand buste d’Achille mourant (dont la tête sera finalement retirée), une sculpture renversée d’un conquistador décapité sur son cheval, une autre d’un chef politique au visage mutilé, qui empêche son identification, et plusieurs morceaux de statues épars.

«Que faut-il faire des grandes figures de notre passé qui nous encombrent?, demande David Bobée en entrevue avec Le Verbe. Est-ce qu’il faut les déboulonner, les laisser telles quelles, est-ce que les déplacer, c’est réécrire l’histoire? Quelles sont les figures qu’on laissera derrière nous aux générations qui vont nous succéder? Ce sont des questions qui sont absolument passionnantes aujourd’hui.»

Dom Juan parmi les ruines est donc pour le metteur en scène l’incarnation de «la masculinité violente, puissante, érigée, héroïsée, fossile, qui continue à être un héritage trop lourd, quand on est homme, et trop violent, quand on est femme».

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Vider le ciel

Elvire, jouée de façon très convaincante par Marie Line Mwabi Bouthillette, apparait à la troisième scène. Dom Juan tire cette femme du couvent pour la marier et l’abandonne aussitôt pour aller vers d’autres conquêtes. Ce comportement illustre bien l’idée de Platon selon laquelle tout désir est manque et que, dès que l’on obtient ce qui nous manquait, on cesse de le désirer.

Elle et Sganarelle ont beau faire planer sur Dom Juan la menace du courroux du ciel à venir, il n’en a cure. Le valet le talonne: si vraiment il ne croit ni au ciel, ni à l’enfer, ni à l’autre vie, alors en quoi croit-il? Dom Juan lui répond : «Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.»

Pour David Bobée, le fait de se réfugier ainsi dans la science est révélateur: «Il s’en remet à la matérialité, il croit au concret. Il n’y a pas de place chez lui pour le spirituel, et c’est bien là son drame. Au-dessus de cet aristocrate, qu’est-ce qu’il y a? Normalement, le ciel. Si tu vides le ciel, il n’y a plus personne pour lui fixer un cadre.»

La pièce, en montrant le personnage sombrer dans une bestialité de plus en plus grotesque, nous fait voir l’abime où peut plonger une âme qui se croit pure matière.

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Un mensonge honnête

Si le metteur en scène se garde bien de changer le texte original, il opère néanmoins une série de coupes et de déplacements qui lui permettent de «dialoguer avec le texte, qui, pris tel quel, pourrait être un petit peu trop figé dans des siècles de poussière». Ainsi, le monologue sur l’hypocrisie se retrouve déplacé vers la fin et renvoie avec force chaque spectateur à ses propres mensonges.

Alors que Dom Juan nomme de front son imposture, nous sommes tous confrontés aux déviances qui sont les nôtres et auxquelles nous ne voulons pas faire face. «Après s’en être pris à tous les personnages, il s’en prend au public. Quelle est la différence entre lui et nous? C’est que nous, on se cache pour faire nos ordureries», révèle le metteur en scène.

Le théâtre, que David Bobée a déjà décrit comme «l’art du mensonge honnête», permet cette forme de recul critique qui rend possible un nouveau regard sur l’humanité en chacun de nous : «Certaines statues mériteraient peut-être simplement qu’on leur retire leur socle et qu’on les mette à hauteur d’homme, afin qu’on puisse regarder notre histoire, y compris sa pire part, droit dans les yeux.»

Stéphanie Grimard
Stéphanie Grimard

Après avoir enseigné la philosophie au collégial durant plusieurs années, Stéphanie est maintenant journaliste chez nous! Toujours à la recherche du mot juste qui témoignera au mieux des expériences et des réalités qu’elle découvre sans cesse.