Photo: Kevin Millet

Mehdi Bousaidan et l'humour vrai

Mehdi Bousaidan a la réputation d’être parmi les plus brillants artistes de sa génération. Entre l’Hexagone et la Belle Province, il fait rayonner ses talents de scénariste, d’acteur et surtout d’humoriste; talent pour lequel il a reçu deux Olivier. Dans Le garçon et la fenêtre, son troisième spectacle présentement en tournée, il s’ouvre comme jamais sur sa vie personnelle et son histoire familiale.

Le Verbe: La description de ton spectacle annonce qu’il «aborde aussi des questions existentielles […] ainsi que les expériences qui forgent l’âme». Quelle question existentielle est la plus importante pour toi?

C’est drôle parce que ce n’est pas une question qui est directement posée durant le show, mais que je me suis posée en l’écrivant: celle de l’éducation des enfants par leurs parents, ce qui peut leur être transmis. C’est la première fois que je parle de mes parents dans un spectacle, j’ai donc repensé à beaucoup de souvenirs. Et la question qui me revenait, c’est: «Qu’est-ce qui va rester de cette éducation quand moi, je vais avoir des enfants?» Tu repenses à ton éducation et tu te dis: «Crime, c’est un peu anormal ce que j’ai reçu comparativement à mes amis québécois».

Quand tu grandis dans une famille algérienne immigrante, le quotidien est différent, la gestion des émotions et la communication avec les parents aussi. Comment je vais être quand je vais avoir des enfants? Est-ce que je vais être comme mes parents? Serai-je une autre version d’eux? Qu’est-ce que je transmets culturellement, que ce soit des traumatismes ou des habitudes de communication?

Quelle expérience de vie a le plus «forgé ton âme», pour reprendre l’expression de la présentation officielle du spectacle?

Je pense que c’est le dépaysement, le changement de vie. Ça m’a vraiment marqué à long terme, le fait d’être passé d’un pays à l’autre. J’étais jeune, environ quatre ans, quand mes parents sont partis d’Algérie, mais c’est sans doute le souvenir le plus marquant. C’était particulier, je m’en rappelle très clairement. Je pense qu’involontairement, ça m’a suivi toute ma vie, surtout que j’ai déménagé beaucoup. Pas juste une fois. Quand on est arrivé au Québec, chaque année, on a changé d’appartement parce que la situation financière changeait.

Ça prend un moment aussi à une famille pour trouver ses repères quand elle ne connait pas l’environnement. Je me rappelle notre premier appartement au coin Masson et 1re avenue, à Montréal. Dans le temps, c’était plus trash. Mes parents ont pris un appart qui était très trash et on ne le savait pas. Très rapidement, on a dû déménager dans un autre quartier. On s’est retrouvé les seuls Algériens sur une rue de Portugais! Ça définit le caractère de quelqu’un, de bouger tout le temps.

C’est pourquoi tu te définis aujourd’hui un peu comme un nomade?

Oui. S’adapter et changer d’école chaque année font que tu te lies d’amitié plus rapidement parce que tu n’as pas beaucoup de temps pour les forger. À la fin de l’année, tu ne les vois plus. Le rapport de proximité avec les gens change. Même aujourd’hui, avec ma femme, on bouge tout le temps. On a moins tendance à vouloir se poser à un endroit fixe. Je pense que c’est marquant. Il y a des gens qui ont vécu toute leur enfance dans la même maison, dans la même école, avec les mêmes amis.

«Ce sont les histoires religieuses qui sont les plus racontées dans l’humanité. Il y en a qui n’en ont plus rien à battre de l’histoire, mais les religions restent.» 

Qu’as-tu à dire par rapport à tes relations interpersonnelles? Qu’est-ce que le mariage, par exemple, t’a apporté dans ta vie jusqu’à maintenant?

J’ai grandi. On grandit toujours avec beaucoup de gens autour de nous, à l’école, avec ses amis, ses parents. Chaque jour, tu deviens quelqu’un, tu deviens une autre personne tranquillement pas vite. Je pense que le mariage fait partie de ces événements qui permettent d’accéder à un autre niveau comme personne. Vivre à deux, faire des compromis, communiquer, être toujours avec quelqu’un: je parle de tout ça dans le show. Toujours être un binôme, travailler ensemble. Ça m’a ouvert des portes aussi.

Beaucoup de gens disent: «Je suis libre, je n’ai pas d’enfants, je ne suis pas marié». J’ai découvert que c’est une liberté d’être avec quelqu’un. Trouver l’amour, c’est génial, tu peux passer à autre chose, tu peux faire des projets à deux.

Est-ce que tu trouves qu’on est à l’aise au Québec avec des sujets plus personnels comme ceux que tu abordes?

Je pense que oui. Les Québécois aiment beaucoup le personnel, c’est ce que j’ai compris avec le temps. On aime entrer dans la vie des gens. Il y a quelque chose de très «village» — et je le dis de manière positive. On aime ça savoir qui est la personne qu’on va voir en spectacle. Parler seulement d’actualités ou de culture, ce n’est pas suffisant. J’avais peur de le faire, mais c’est très bien reçu, au contraire. Je trouve qu’on est à un endroit dans le monde où l’humour tourne beaucoup autour du personnel. Il y a des endroits où c’est complètement l’inverse, où les gens veulent que tu livres des analyses.

Est-ce que tu trouves que les humoristes au Québec devraient davantage livrer des analyses, prendre position et influencer la société?

Avant, je pensais que oui, mais en vérité, peu importe ce que tu fais, tu influences la société. Que tu fasses juste un spectacle, que tu traites des enjeux politiques ou d’opinions avec un parti pris, peu importe. Même faire un spectacle avec plein de blagues, c’est prendre parti, puis affecter les gens. Au final, le but c’est de faire rire les gens, puis de les faire réfléchir certaines fois. Je pense que les humoristes le font. Déjà, de monter sur scène, c’est parler, c’est une façon de changer la société.

Pourquoi l’humour prend-il autant de place au Québec, selon toi?

Ç’a toujours été gros, l’humour ici. Les Québécois ont beaucoup d’autodérision. Je pense qu’on fait partie de ce genre de peuple qui préfère rire que pleurer. Il y a eu plus de défaites dans l’histoire du Québec que de victoires. Il y a des peuples qui ont subi certaines défaites et, à un moment donné, ils savent relativiser et en rire. Au Québec, on le fait très bien et ça prend de plus en plus de place dans la psyché des Québécois. C’est rendu nécessaire.

Tu racontes ailleurs avoir étudié en théologie. Qu’est-ce qui t’a attiré vers elle?

C’est l’aspect historique, surtout. On voit souvent la religion comme des histoires fantastiques, en oubliant souvent ses aspects historiques. Chaque religion a son histoire, et moi, je suis un fan d’histoire. Ce sont les histoires religieuses qui sont les plus racontées dans l’humanité. Après les cours au secondaire, il y en a qui n’en ont plus rien à battre de l’histoire, mais les religions restent. Les gens pratiquent, et je trouve que c’est une très belle façon de raconter certaines histoires.

À travers une religion, tu apprends énormément sur un peuple, ses coutumes. C’est un bon faisceau pour connaitre les cultures, d’où elles viennent et pourquoi elles sont comme ça. C’est ce que j’ai beaucoup aimé. Si les religions convainquent autant de personnes, c’est ce que ce sont de bonnes histoires. C’est ce qui m’a attiré vers la religion et qui m’a amené à découvrir d’autres religions.

En entrevue avec La Presse, tu disais partager ton amour pour l’histoire et la théologie à travers ton humour. Comment concilies-tu les trois?

Je parle dans mon spectacle d’une période particulière de l’histoire de l’Algérie, au début des années 1990 — la décennie noire — et des événements qui se sont produits qui ont une cause religieuse. C’est la raison pour laquelle je suis au Québec. C’est un groupe de musulmans extrémistes qui a décidé de s’opposer au gouvernement. J’ai beaucoup lu là-dessus et j’ai eu envie d’en parler parce qu’une partie de mon histoire se situe dans cette période. Donc, j’essaie de comprendre et de faire comprendre aux gens ce qui s’est passé.

James Langlois
James Langlois

James est diplômé en sciences de l’éducation et a aussi étudié la philosophie et la théologie. Passionné de culture, il contribue à nos différentes plateformes depuis son arrivée en 2016. Il anime désormais Les Verbomoteurs, en plus d'assurer la coordination éditoriale des productions audiovisuelles.