Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

L'expérience de mort imminente de Manon Roussel

Manon arrivait toujours avec ses gros sabots. Depuis qu’elle a fait une chute de huit mètres du haut des ruines de Beer-Sheva en Israël, elle avance à pas hésitants. Fini la belle assurance, l’aplomb, l’efficacité, le patin sur le canal Rideau, les roues latérales et le vélo. Bonjour les bâtons de marche, les pertes de mémoires et d’équilibre. Fallait-il tout ça pour enfin regarder le monde avec attention?

Économiste chez Statistique Canada, Manon anime des groupes de jeunes, des retraites, des soirées de prière et des pèlerinages. Célibataire, elle a tout le loisir d’être à gauche, à droite à la fois. En avril 2014, elle atterrit en Israël avec un groupe de pèlerins. Aux ruines de Beer-Sheva, on se prépare à visiter le site. Manon va porter sa guitare, puis retrouve son père assis paisiblement sur un large muret de pierre. Elle y grimpe et prend une photo de groupe. En descendant, son pied heurte une pierre qui lui fait perdre l’équilibre. Elle tombe, mais par-dessus la clôture de sécurité, et s’écrase huit mètres plus bas sur un tas de grosses pierres.

C’est l’histoire qu’elle s’est fait raconter, car de tout ce qui est arrivé avant, pendant et après la chute, elle n’a aucun souvenir. La commotion cérébrale a tout effacé. «Ma mémoire a vieilli. Je suis comme une personne de 85 ans, alors que j’en ai 60», lance Manon en riant. Pour qui la connait, on peut dire que ce rire, lui, n’a pas vieilli d’une miette.

«Ton âme m’appartient»

Manon tombe sur les mains. Poignets inclus, elles sont cassées en mille morceaux. Le coup à la tête est si violent qu’on retrouve une dent dans son œil droit. Une seule image subsiste dans sa mémoire. Elle se voit par terre, inerte. Le père Raymond lui administre les derniers sacrements pendant que son père la prend dans ses bras en criant: «Va-t’en pas!»

Manon ne sait pas qu’elle est en train de vivre une expérience de mort imminente. Elle voit un cercle blanc et comprend, sans trop savoir comment, qu’il s’agit de sa vie. Cette vision est interrompue par un souffle qui entre subitement dans ses poumons. Concrètement, cela se produit au moment où Alain, un membre du groupe, retire sa langue du fond de sa gorge. Manon y voit un sens spirituel: «Pour moi, c’est clair que c’est le souffle de Dieu. Puis, je vois Jésus à ma droite. Il est joyeux, et moi aussi. Je ne me pose aucune question à savoir où je suis ou ce qui m’arrive.»

Cette paix est dérangée par l’arrivée d’un intrus. Manon ressent sa présence, mais elle ne le voit pas. À cet instant, l’envie irrésistible lui vient de prier un Je vous salue, Marie, mais elle n’y arrive pas. Elle est bloquée dans son élan. «Je comprends que cet intrus, c’est le Malin. Je regarde Jésus et je dis: “Ce n’est pas grave si je suis bloquée, toi, tu peux prier en moi.”» Le Christ lui répond: «Le Malin peut faire n’importe quoi, mais il ne peut pas toucher ton âme, parce que ton âme m’appartient.» Par un procédé que Manon ne saurait expliquer, dès que cette parole est prononcée, elle devient une vérité qui entre dans son âme.

Manon ignore si cette expérience a lieu alors qu’elle est écrasée sur l’amas de pierres, à bord de l’hélicoptère venu la récupérer, ou plutôt aux soins intensifs du Centre médical universitaire Soroka de Beer-Sheva. Les dix jours sur son lit d’hôpital en Israël, le vol jusqu’au Canada, le transfert à l’hôpital de Hull: tout a sombré dans l’oubli.

  • Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

Virage à 180 degrés

Elle passe un mois à l’hôpital de Hull. Tranquillement, Manon revient à elle. À 48 ans, elle se prépare à entrer dans une tout autre vie. Elle se voit être transformée en profondeur, corps, âme et esprit.

Les chirurgies se succèdent: reconstruction maxillofaciale, greffes de la gencive, insertion de plaque de métal dans les joues ainsi que dans la main droite, tiges métalliques dans la main, le poignet et l’avant-bras gauches, rééducation à la marche, physiothérapie.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Manon n’a pas le réflexe de se dire: «Pourquoi moi?» Depuis le premier jour, ce qui l’habite, c’est la joie d’être en vie. Et ce qui la rend encore plus joyeuse, c’est de savoir que cette joie lui vient du Ciel. Ce n’est pas un exercice de volonté. C’est un cadeau de Dieu. Une grâce. «J’ai seulement dit “oui” à tout. À mon corps tout cassé. À ma mémoire qui flanche. À ma carrière terminée. Oui, à tout.» Elle s’émerveille encore douze ans plus tard de ne pas avoir une seule fissure au cerveau. «Ce n’est pas normal, tu comprends? On m’a fait des scans. Rien! Comment ne pas me réjouir? C’est cette joie qui m’a permis de guérir vite et bien.»

Pendant ce mois où elle est clouée au lit, branchée au soluté, dépendante de tous en tout, envahie par la douleur, son corps se reconstruit tout autant que son esprit. Sa vie intérieure opère un virage à 180 degrés.

«Jésus m’a montré que j’étais pareille: je n’écoutais pas, je ne voyais pas. Il me montrait comment les gens se referment quand on ne les regarde pas.»

Retraite spirituelle

Les interventions ne sont pas que chirurgicales; elles sont spirituelles. Comme dans une retraite, elle apprend des leçons qui changent sa perception des choses et d’elle-même. «J’avais Jésus comme prédicateur!» À travers l’expérience de sa vulnérabilité, Manon prend conscience de son orgueil. «J’ai vu que je n’étais pas mieux ni plus aimée par Jésus que ma sœur, qui n’est pas croyante. J’ai pris conscience que je la jugeais à cause de ça. Pourtant, elle venait me visiter tous les jours! J’ai réalisé que Dieu l’aimait autant que moi! On n’était pas d’accord sur bien des choses, et pourtant elle me démontrait beaucoup d’amour.»

Limitée dans son corps, dans ses mouvements, dans sa mémoire, Manon est forcée de laisser la place aux autres. «Ça n’a jamais été dans ma nature, explique-t-elle. J’étais croyante depuis longtemps, mais mon accident m’a rendue sensible à Dieu, qui se trouve à l’intérieur des autres.

Pour Manon, Jésus enseigne à travers eux. «Une fois, alors que j’étais semi-consciente, je disais quelque chose à l’infirmière, et elle, elle était sur son téléphone. Elle ne m’entendait pas et ne me voyait pas. Jésus m’a montré que j’étais pareille: je n’écoutais pas, je ne voyais pas. Il me montrait comment les gens se referment quand on ne les regarde pas.»

Retrouver la vue

Si Manon n’a rien perdu de sa joie de vivre, son corps est au ralenti. Elle s’arrête, regarde et observe ce qu’elle ne voyait pas auparavant, où qu’elle se trouve.

Dans la salle d’attente de l’hôpital, un jeune à moitié gelé est transi de remords. Manon le voit, lui sourit, lui dit quelques mots. L’entretien se termine par une courte prière. À la résidence où son père finit ses jours, atteint de démence, elle prend le temps d’écouter tous ces vieux, et davantage encore ces gâteux qu’elle ne supportait pas auparavant.

Manon sait que ce serait impossible sans son regard nouveau. Un regard attentif, détourné d’elle-même et entièrement donné à celui qui se trouve devant elle. Un regard contemplatif, un regard qui ne juge pas. Un regard avec l’autre.

*

Quarante-quatre ans plus tôt, alors âgée de 16 ans, Manon adolescente tente de mettre fin à sa vie. En désespoir de cause, on l’envoie alors participer à une retraite pour jeunes, dont on espère qu’elle lui redonnera le gout de la vie. Une parole la touche alors et reste avec elle pour toujours: «L’épreuve qui vous a atteints n’a pas dépassé la mesure humaine. Dieu est fidèle: il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces. Mais avec l’épreuve, il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter» (1 Co 10,13).

Forte de sa vision renouvelée, elle y croit plus que jamais.

Brigitte Bédard
Brigitte Bédard

D’abord journaliste indépendante au tournant du siècle, Brigitte met maintenant son amour de l’écriture et des rencontres au service de la mission du Verbe médias. Après J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée (2019, Artège), elle a fait paraitre Je me suis laissé aimer. Et l’Esprit saint m’a emportée (Artège) en 2022.