
Les élus de la maternelle
Je me rends, fébrile, à la rencontre d’accueil de la maternelle de notre fille unique. C’est notre première, et notre seule: l’émotion est au rendez-vous. D’autant plus que nous faisons partie des heureux gagnants de la loterie de l’école à trois vitesses: le public, le public particulier et le privé subventionné.
Après à peine une heure d’observation en contexte de jeu, ma fille est jugée digne d’intégrer une école internationale, qui, à voir le profil des familles réunies dans le gymnase, n’a d’international que le nom. Je travaille moi-même dans un établissement privé. Pourtant, ici plus qu’ailleurs, ça sent la ségrégation sociale.
Dissonance
Je remets en question notre décision: notre fille deviendra-t-elle une citoyenne du monde qui n’a que faire de ceux qui habitent son propre quartier? Comme bien d’autres parents, je participe à un système dont je déplore les conséquences. Mais qui opterait volontairement pour une avenue jugée moins prometteuse lorsqu’il s’agit de son enfant?
Je me conforte en me disant que, même si je l’avais envoyée en bas de la rue, je n’aurais pas échappé au système. Dans notre école de bassin dont l’indice de défavorisation est élevé, les meilleurs élèves finissent par être inscrits dans une concentration informatique. À partir de la quatrième année, ils se dévouent à la création numérique. Tant qu’à choisir, je préfère encore l’espagnol aux écrans.
Comme bien d’autres, ma famille a profité du système scolaire mis en place durant la Révolution tranquille pour s’émanciper de la pauvreté. On m’a fait comprendre très tôt qu’il fallait m’accrocher à cette position.
L’école de ma fille est ainsi moins la preuve de son mérite que le reflet de mes propres aspirations sociales. Le sociologue français Pierre Bourdieu parlait en ce sens de la «distinction», comme cette manière qu’ont les groupes favorisés de se reconnaitre entre eux et de se différencier des autres par leurs choix culturels.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) donne d’ailleurs raison aux angoisses familiales. En 2019, elle estimait qu’il faut environ 125 ans — soit 5 générations — pour qu’un enfant issu d’une famille pauvre atteigne un revenu moyen.
Le prochain
La vie n’est pas une course. L’école ne devrait pas être une compétition. Mais j’ai quand même joué du coude pour assurer à ma progéniture une bonne position sur la ligne de départ. Cette manœuvre implique forcément d’en laisser plusieurs derrière.
C’est bien là mon principal malaise: je n’aurais pas dû avoir le pouvoir d’écarter ces autres enfants de la vie de ma fille. Ils avaient quelque chose à apprendre les uns des autres.
Si Jésus devait faire la tournée des écoles, je l’imagine bien passer droit devant tous ces établissements à projet particulier. Même si l’on y apprend toutes les langues du monde, que l’on maitrise toute la science et qu’on y cultive les plus grands talents.
Il traverserait la rue, comme il l’a toujours fait, pour aller à la rencontre de ceux qui n’ont pas été choisis.

