
Les confidences d'un ermite urbain
Quelque part entre le boulevard des Forges et la rue des Récollets, dans un quartier défavorisé de Trois-Rivières, vit un homme seul, tout vêtu de bleu, une croix au cou. On peut le voir descendre les escaliers d’un duplex en briques rouges tous les matins alors qu’il se dirige vers la cathédrale. À son contact, on ressent une forme de paix intérieure.
Maxime Labelle est ermite urbain. Il ne buche pas du bois pour chauffer une chartreuse dans une forêt reculée. Il mène une vie des plus communes, gagnant son pain comme informaticien en télétravail. Mais l’essentiel réside ailleurs.
Le quarantenaire nous ouvre la porte de son ermitage: un quatre et demi d’apparence banale. Seulement quelques éléments indiquent la voie invisible que Maxime suit et pour laquelle il a tout abandonné. Des traités de mystique. La Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. Cette image, sur le mur du corridor, de moines sur une longue échelle, risquant de chuter à mesure qu’ils avancent vers Jésus.
«Son auteur, saint Jean Climaque, était un ermite. C’est une aide visuelle qui rappelle que la montée des moines vers Dieu se fait à travers une série d'épreuves, que le démon peut les attaquer, que ça prend la prière et la grâce pour s’unir à Jésus, l’objectif final.»
«Le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer» (1 P 5,8).
Après quelques minutes, l’ermite et moi réalisons que nous nous sommes déjà croisés. Ça nous revient. Sur les remparts de la ville de Québec, certains jouent de la musique, d’autres s’adonnent à de mémorables discussions à saveur philosophique et spirituelle. Maxime, pour sa part, pratique le bouddhisme tibétain.
«J'étais athée quand j'étais adolescent. Au début de la vingtaine, une amie m'a introduit à la méditation. Mais je ne trouvais pas ce que je cherchais. J’ai abandonné ma pratique après quelques années pour devenir un athée plus militant», m’explique Maxime.
Les aléas de la vie l’emmènent à vivre en colocation avec un chrétien. En bon athée convaincu, il le confronte sur des croyances qu’il estime farfelues. «Je voulais rire de lui surtout à cause des trompettes et des anges dans le livre de l’Apocalypse. Je lui ai demandé s'il croyait aux vampires et aux loups-garous, un coup parti! Il a encaissé toutes les niaiseries que j'ai pu lui dire. À la fin, il m'a dit: “Tu peux inviter Jésus dans ton cœur et voir ce qu'il va se passer.” Ça en est resté là.»
Quelques jours plus tard, un ami et lui passent à travers une bouteille de scotch, un soir de semaine bien ordinaire. Le lendemain, il se sent «tout croche» et surtout malheureux. Il se dit qu’il pourrait inviter Jésus dans son cœur spontanément, sans le dire à personne. S'il n'existe pas, il ne se passera rien, de toute façon. Et s’il se passe quelque chose, il sera agréablement surpris?
«Quand je l’ai fait, j'ai vraiment senti sa présence. C’est particulier parce que, le soir, j'ai fait un songe. Un démon frappait à la porte de ma chambre à répétition de façon violente. Il hurlait: “Je vais te tuer.”» C’est alors que Maxime commence mystérieusement à réciter le Notre Père. Puis le démon prend la fuite.
Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe
À son réveil, Maxime tombe sur une Bible qui traine dans l’appartement. Il l’ouvre sur le passage où Jésus enseigne le Notre Père à ses disciples. Pour lui maintenant, Jésus n’est plus «un gars qui délire». Le Notre Père, il en est l’auteur. C’est cette prière qui chasse le démon de son rêve.
Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi» (Mt 19,21).
Rapidement, Maxime trouve sa place dans l’Église. Il demande à rencontrer un prêtre, car il ne connait strictement rien au sujet de la foi. Il entame plus sérieusement la lecture de la Bible. Mais surtout, il met de l’ordre dans sa vie.
«J’avais un rapport désordonné à l'alcool, et à plein d'autres choses aussi: dans mes relations amoureuses, avec mes amis. J'étais instruit sur mes propres défauts et mes propres péchés. Avec le temps, j’ai arrêté de boire et de fumer la cigarette. Je voyais la vie religieuse comme une forme de vie idéale pour se perfectionner.»
L’étude des contemplatifs chrétiens lui ouvre des perspectives. Saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Ávila, saint Pierre d'Alcántara: leurs écrits, bien placés dans sa bibliothèque, ne prennent pas la poussière. Il les fréquente au point de consacrer sa vie à chercher l’union divine. «La contemplation du Seigneur comme il se voit lui-même, être aimé par Dieu comme Dieu s'aime lui-même, c'est devenu un but pour ma vie.»
Un choix s’impose, mais pas le moindre. Il vend son condo et quitte son boulot chez Ubisoft. Son entourage le pense en pleine crise de la trentaine. «Ça devenait des bagages que je trainais et qui n’étaient plus très utiles. Vivre la pauvreté d'une manière plus radicale était important pour moi pour ressembler davantage au Seigneur.» Toute sa vie passée tient maintenant dans un sac à dos. C’est le cœur léger qu’il prend l’autobus pour se rendre dans un couvent de religieux contemplatifs, les carmes de Trois-Rivières.
Illustration: Marie Laliberté/Le Verbe
«Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit» (Jr 20,7).
Au bout de quelques mois de stage chez les carmes, il n’y trouve pas sa voie. En appartement à Trois-Rivières, il vit quelques années d’errance à se demander dans quelle communauté entrer. Il en vient même à remettre son choix en question et considère le mariage à l’approche de la quarantaine. Son accompagnateur spirituel lui parle de la vie d’ermite diocésain. Ça lui parle. Pourquoi ne pas essayer?
«C'est une vocation qui a été déterrée, qui avait été perdue», m’explique Maxime. Cette forme de retrait strict du monde est vécue par les anachorètes au commencement de l’Église. Les ermites finissent par s’associer les uns aux autres et former des communautés constituant les premiers monastères.
De nos jours, l’Église reconnait dans l’érémitisme une forme de vie consacrée faite de silence et de solitude, tournée vers la prière, la pénitence, et soumise à l’approbation d’un évêque.
«Montre-moi ton chemin, Seigneur, que je marche suivant ta vérité» (Ps 85,11).
Au moment de prononcer son vœu il y a plus d’un an, Maxime s’engage à demeurer célibataire, à vivre une certaine pauvreté et à obéir à son évêque et à son accompagnateur spirituel. Le dernier aspect est le plus difficile à mettre en pratique: il doit rendre des comptes à propos de ses choix personnels, y compris ses finances. S’il verse une partie de son salaire pour aider des organisations religieuses, on tempère ses élans quand il veut donner plus.
Dans le même esprit, il convient avec l’évêque de s’impliquer avec les Chevaliers de Colomb pour avoir un minimum de contact avec les autres. «Le Seigneur ne nous appelle pas à l'isolement et à être malheureux», soutient l’ermite.
«C'est une épreuve, la solitude, mais ça crée la persévérance dans l’oraison. Si tu vas dans cette vie-là pour faire une ascèse très sévère, mais que tu n'as pas une relation amoureuse avec le Seigneur, c'est malsain et ça peut devenir rapidement un problème», prévient Maxime, qui mène un train de vie vigoureux dans le but de s’unir à Dieu.
L’ermite urbain détermine son projet de vie en puisant aux sources de traditions qui ont fait leurs preuves: il s’inspire particulièrement des règles encadrant la vie austère des moines et des religieux d’ordres anciens.
«Vous vous abstiendrez de manger de la viande», me dit-il, se référant à la règle des carmes. Maxime suit un régime végétarien, en plus de jeuner au pain et à l’eau les mardis et les vendredis. Il récite quotidiennement le chapelet et s’adonne à la liturgie des heures, soit la récitation des psaumes de l’Ancien Testament, à différents moments de la journée. Ces repères tournent et retournent son regard vers les réalités d’en haut. Mais le plus précieux, c’est ce qui entame et clôture sa journée: une forme de prière silencieuse appelée l’oraison. «Il y a de la joie qui peut naitre de l’oraison: regarder Dieu, l'aimer et, en même temps, être aimé par lui.»
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Sur l’échelle, l’ascension de Maxime est parfois hésitante. Sa vocation, exigeante, ne va pas de soi. En dépit de ces épisodes de vertige, il élève son regard vers le ciel, d’où lui vient de temps à autre une main tendue.



