
Léon XIV en Algérie: l’héritage rétabli de saint Augustin
Texte écrit par Mohammed Chérif Lachichi
Le pape Léon XIV a entamé son voyage en Afrique en effectuant une première escale en Algérie. Du 13 au 15 avril dernier, il a rencontré les dignitaires, visité des lieux de culte, mais aussi – et peut-être surtout – fait honneur à son maitre spirituel, saint Augustin d’Hippone, l’un des plus illustres Algériens de l’histoire. Analyse.
En se rendant sur la terre de saint Augustin, le pape Léon XIV n’a pas seulement accompli un voyage pastoral: il a ravivé une mémoire ancienne et réaffirmé, avec force, l’exigence de fraternité, de dialogue entre les cultures et de vivre-ensemble.
Sa visite en Algérie, au-delà de sa portée diplomatique et protocolaire, s’est apparentée à un pèlerinage sur les traces de l’évêque d’Hippone, dans l’actuelle Annaba. Il convient de rappeler qu’il ne s’agissait pas de sa première venue, puisqu’il s’y est déjà rendu à deux reprises. C’est ainsi qu’il a tenu à exprimer sa gratitude envers la Providence divine qui lui a permis d’y revenir en tant que «successeur de Pierre».
L’Algérie, un grand pays
Dans un monde traversé par les tensions identitaires et géopolitiques, ce voyage revêt une forte valeur symbolique. Il marque un retour vers une source spirituelle commune, enracinée sur la rive sud de la Méditerranée. Car certains lieux ne sont pas seulement des territoires: ils sont des commencements, des foyers de sens qui continuent d’irriguer le présent.
L’Algérie contemporaine, dans la richesse et la complexité de son histoire, demeure aussi la terre d’Augustin. À travers lui se dessine une filiation intellectuelle et spirituelle qui dépasse les appartenances religieuses pour rejoindre une interrogation universelle sur la vérité, le temps et la condition humaine.
Dans le récit national algérien Augustin réapparait peu à peu comme une figure patrimoniale à part entière.
Dès le vol qui le conduisait vers Alger, Léon XIV avait donné le ton. Refusant de laisser son voyage être réduit aux tensions du moment, il affirmait une liberté spirituelle affranchie du calcul comme de la peur. Ce positionnement traduit une fidélité à une exigence qui ne se mesure pas à l’aune des rapports de force, mais à celle de la cohérence intérieure.
Au cours de son séjour, il a salué l’Algérie comme «un grand pays», porteur d’une histoire longue, souvent éprouvée, mais traversée avec courage et lucidité. En soulignant la «noblesse d’esprit» de son peuple, il a inscrit son propos dans une reconnaissance explicite de la dignité nationale, loin de certaines lectures réductrices.
Rappeler que l’islam est une religion d’État ne suffit pas à épuiser le sens d’une telle visite ni à en préjuger la pertinence. Elle s’inscrit dans une temporalité plus vaste, où se croisent héritages, expériences et aspirations communes. Elle relève aussi d’une mémoire partagée et de relations bilatérales entre deux États souverains.
Artisan de paix
Il n’est cependant pas nécessaire d’adhérer à la foi chrétienne pour comprendre la portée du message du pape et la dimension politique de son analyse, au sens noble du terme. Ce qu’il a exprimé en Algérie dépasse le seul cadre religieux: il s’agit d’un appel à la justice, à la réconciliation et à une responsabilité commune face aux défis contemporains.
Léon XIV a proposé une parole structurée autour de la paix, de la fraternité et du dialogue, en leur donnant une portée concrète. Il ne s’agit pas seulement d’idéaux abstraits, mais d’exigences qui engagent les sociétés dans leur manière de coexister et de construire un avenir commun.
«Ici, l’amour maternel de Lalla Meryem [NDLR: Notre-Dame-d’Afrique] rassemble tout le monde comme des enfants, chacun riche de sa diversité, unis par la même aspiration à la dignité, à l’amour, à la justice et à la paix. [Des enfants] désireux de marcher ensemble, de vivre, de prier, de travailler et de rêver, car la foi n’isole pas, mais ouvre, unit sans confondre, rapproche sans uniformiser et fait grandir une véritable fraternité.»
– Pape Léon XIV lors de sa visite d’une basilique dédiée à la Vierge Marie
En évoquant la résilience du peuple algérien, il a mis en lumière la capacité d’une société à transformer l’épreuve en ressource. Dans cette perspective, le fait religieux n’apparait plus comme un facteur de division, mais comme un levier possible de réconciliation, à condition qu’il soit vécu dans une logique d’ouverture.
L’héritage de saint Augustin
Depuis la basilique Saint-Augustin d’Annaba, son appel a pris une dimension plus intime. Il a invité les chrétiens d’Algérie à être, à l’image de «l’encens», une présence discrète, mais signifiante, témoignant par la charité, le dialogue et la fidélité. L’image évoque une existence pacifique, sans volonté d’imposer, mais capable de transformer son environnement.
Peu nombreux, les chrétiens d’Algérie n’en demeurent pas moins héritiers d’un passé particulièrement prestigieux. Dans un contexte où cette communauté reste numériquement fragile, cet encouragement revêt un enjeu particulier. Il s’agit moins d’affirmer une identité que de maintenir une présence, en cultivant des relations fondées sur le respect et la compréhension mutuelle: «Nous avons le même Père dans les cieux.»
En appelant à «se rencontrer» et à «se comprendre», le pape a rappelé que la coexistence ne va pas de soi. Elle suppose un effort, une volonté et parfois un dépassement de soi. Le dialogue entre les religions, dans cette perspective, n’est pas un simple exercice institutionnel: il devient une condition concrète de la paix civile.
Son propos s’inscrit toutefois dans un horizon plus large: «Nous sommes frères et sœurs.» Son message dépasse les seules relations entre religions. Il interroge plus largement la manière dont les sociétés vivent leur diversité. Les civilisations ne prospèrent ni dans l’isolement ni dans l’affrontement, mais dans l’échange, la circulation des idées et la reconnaissance de leur égale dignité.
C’est à ce niveau que la référence à saint Augustin prend toute sa profondeur. En se présentant comme son fils spirituel, Léon XIV s’inscrit dans une tradition marquée par la quête de vérité et l’exploration du monde intérieur. Chez Augustin, cette quête passe par une introspection exigeante, une attention portée à la mémoire, au temps et au désir, dont l’actualité demeure frappante.
Né en 354 à Thagaste, aujourd’hui Souk Ahras, puis devenu évêque d’Hippone, Augustin incarne une figure à la fois locale et universelle. Son œuvre, des Confessions à La Cité de Dieu, traverse les siècles en interrogeant les fondements de la vie individuelle et collective, entre temporalité et aspiration à la permanence.
Longtemps, sa place dans le récit national algérien est restée discrète, parfois reléguée à la périphérie. Cette situation évolue. Augustin réapparait peu à peu comme une figure patrimoniale à part entière. Son héritage s’intègre désormais à une lecture plus nuancée de l’histoire algérienne, où les différentes strates culturelles sont envisagées non plus comme des oppositions, mais comme des composantes d’un même ensemble.
Cette réintégration ne relève pas d’un simple geste symbolique. Elle témoigne d’une volonté de reconnaitre la pluralité des héritages sans y voir une menace pour l’identité. Elle ouvre la voie à une compréhension plus apaisée du passé, dans laquelle des figures comme Augustin peuvent être reconnues pour ce qu’elles sont: des points de jonction entre différentes traditions. Elle invite aussi à réintroduire de la complexité et à reconnaitre que les identités se construisent dans la durée.
Photo: Abaca Press_ALAMY
Des chemins communs
À l’heure où de nombreuses dynamiques contribuent à fragmenter les sociétés et à exacerber les antagonismes, une telle parole de paix acquiert une résonance singulière. Elle rappelle que d’autres voies restent possibles, fondées sur la reconnaissance de l’autre et sur la recherche de formes de coexistence plus équilibrées.
La venue du pape rappelle qu’il est possible de penser les relations entre les peuples autrement que sous l’angle de la confrontation. Ce déplacement agit comme un révélateur, en éclairant des dimensions souvent négligées et en remettant en lumière des continuités qui structurent les sociétés en profondeur.
En marchant sur les traces de saint Augustin, le pape n’a pas simplement revisité un lieu du passé. Il a rappelé qu’au cœur des divisions contemporaines subsiste une possibilité essentielle: celle de chercher des chemins communs, sans nier les différences, mais en choisissant encore de faire société.
* Mohammed Chérif Lachichi est journaliste et auteur. Montréalais d’origine algérienne, il a publié La faille en 2018 (L’Harmattan).



