Le tabou de la natalité craque

Pour toutes sortes de raisons, il est tabou depuis plusieurs années de parler de natalité au Québec. Dès que le mot est prononcé, on sent les dents grincer, comme si le fait d’aborder cet enjeu collectif impliquait en soi un recul de la liberté individuelle, en particulier celle des femmes. Le dernier politicien à s’y être essayé – François Legault en 2018 – a été tellement critiqué et caricaturé que son parti a senti le besoin de retirer le mot de sa plateforme.

Pourtant, les faits sont têtus: en 2024 et 2025, le Québec connait plus de décès que de naissances, et sa fécondité atteint un creux historique. Les conséquences sociales de cette tendance, autant pour les finances publiques que pour l’avenir du français en Amérique, devraient nous inquiéter. Néanmoins, il est plus préoccupant encore que les enquêtes d’opinion montrent que, malgré la baisse du nombre d’enfants, le désir d’en avoir ne diminue pas. Les jeunes font moins d’enfants, et plus tard qu’avant, notamment parce qu’ils attendent certaines conditions sociales et économiques qui arrivent moins vite pour leur génération que pour celle de leurs parents.

Voilà sans doute pourquoi le tabou qui plane sur cette question est en train de craquer. À travers tout le spectre politique, nos élus s’en montrent désormais préoccupés, d’Alex Boissonneault (PQ) à Éric Duhaime (PCQ) en passant par Bernard Drainville (CAQ). Le plus fascinant est cependant l’émergence de jeunes voix féminines, Marwah Rizqy (PLQ) et Kariane Bourassa (CAQ), qui ont pris à bras le corps cette question dans les derniers mois. Ce sont des femmes de carrière, ostentatoirement libres, qui ont traversé des traitements de fertilité pour réaliser leur rêve de fonder une famille. Elles incarnent cette nouvelle réalité, où le désir d’enfant est aussi présent que jamais, mais où des obstacles comme l’accès à la propriété, le cout de la vie ou l’infertilité compliquent sa réalisation. Comme quoi, en 2026, la famille n’est pas en tension avec la liberté individuelle, elle représente plutôt son accomplissement.

Espérons que ce tournant marquera le retour d’une culture favorable à la famille au Québec. Une culture où l’enfant – tout comme le frère, la mère ou le grand-père – ne sera plus vu comme une entrave à l’individualité ou un fardeau à porter, mais comme un ancrage indispensable pour une vie réussie. La personne humaine n’est pas un atome qui nait seul et isolé. Nous appartenons tous à une famille, qui représente à la fois l’unité de base de la société et une école de responsabilité, de solidarité et de vertu. Un regard trop froid, collectiviste ou politique nous fait parfois oublier que c’est d’abord l’amour qui en forme à la fois la spécificité et le ciment.

Si une nation qui n’a plus d’enfants devient immanquablement plus fragile et moins prospère, celle qui refait de la famille un projet de société choisit la confiance en l’avenir, la solidarité incarnée et, ultimement, l’amour. Nos dirigeants doivent écouter ce désir qui s’exprime de nouveau chez les générations montantes.

Étienne-Alexandre Beauregard
Étienne-Alexandre Beauregard

Étienne-Alexandre Beauregard est chercheur à l'Institut Cardus. Il a écrit trois essais de pensée politique, Le Schisme identitaire (Boréal, 2022), Le Retour des Bleus (Liber, 2024) et Anti-Civilisation (Presses de la Cité, 2025). Entre 2022 et 2025, il a été rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre du Québec.