Il était une fois… le récit

Chapitre 1 | Il était une fois un homme, le premier qui dit: «Il était une fois…» C’était probablement le premier homme. La chose ne se voit guère chez les autres animaux. L’araignée ne s’assoit pas près du feu pour raconter à sa progéniture pourtant nombreuse les péripéties d’une mouche géante. Le chimpanzé non plus.

Je ne nie pas que les chimpanzés se livrent à d’admirables séances d’épouillement mutuel. Leurs pieds sont des mains très adroites pour se suspendre aux branches, leurs yeux se perdent souvent dans le vague, poursuivant je ne sais quelle rêverie de bananes et d’oiseaux. Mais on ne les a jamais ouï dire: «Il était une fois un gorille qui avait trois fils…» ni même chanter la guenon qui embrasse le crapaud pour lui rendre sa stature princière de mandrill au nez bleu (il avait été changé en crapaud par une méchante sorcière macaque).

Bien entendu, il y a des chimpanzés qui parlent et des araignées assez sages pour transmettre des histoires édifiantes à leurs petits, mais ceux-ci ne se trouvent que dans les contes de l’homme, justement, et nulle part ailleurs. Par conséquent, le primate qui s’assoit près du feu et profite de la grotte pour faire des jeux d’ombres et des effets sonores, l’animal qui, après avoir utilisé sa bouche pour mastiquer des racines, l’emploie pour déclarer: «Il était une fois l’araignée qui tissait le monde et discutait avec le vieux chimpanzé aux ailes de mouche…», c’est l’homme.


Chapitre 2

Qu’est-ce qui lui a pris? Cela a tout de suite fait des histoires. Nous étions en pleine préhistoire, pourtant. Il aurait dû s’arrêter aux choses utiles: guetter les possibles incursions d’un tigre à dents de sabre, apprendre aux enfants la chasse au mammouth ou même simplement dormir et bien digérer afin d’être d’attaque le lendemain, quand il faudrait se lever assez tôt pour cueillir les champignons avant la tribu rivale.

La première femme a sans doute trouvé son attitude inadmissible. Mais c’est elle, à vrai dire, qui avait eu l’initiative en matière de poésie: elle faisait déjà la cuisine. Quand on aurait pu, comme la lionne ou le colibri, manger directement la viande au flanc de la gazelle ou la groseille à même l’arbuste, la cuisine ne pouvait relever que de la plus haute fantaisie.

Je dis «cuisine», mais madame n’avait probablement pas encore la maitrise du feu (je rappelle que la plaque à induction encastrable grand public ne date que des années 1990). Peut-être n’avait-elle que le projet de cuire les aliments non pour les rendre plus digestes, comme se l’imagine le paléoanthropologue actuel, n’ayant pas l’estomac très solide, mais pour y intégrer la flamme du soleil et, retardant la consommation, creuser le désir. C’est donc la femme qui a commencé. C’est elle qui, la première, par la ruse de ses petits plats, fit mastiquer la métaphore. Et voilà que l’homme en retour a voulu remplir la maison de ses récits.

Chapitre 3

Le lecteur aura corrigé de lui-même: la maison était encore une caverne. Et comme mon lecteur ne manque jamais de pertinence, il se sera de surcroit fait cette judicieuse remarque: puisqu’il n’y avait pas encore de télévision, ni de jeux vidéos, ni de smartphones, il fallait que l’homme des cavernes fût très supérieur à la plupart des individus postmodernes. Il devait à lui seul condenser tout ce qui nous est dispendieusement prodigué de nos jours par la technologie: être à la fois scénariste, réalisateur, acteur de tous les personnages, projecteur de toutes les images, se faire, en somme, grand prêtre du verbe fait chair (ce qu’il ne comprendrait vraiment que 300 000 ans plus tard, avant de l’oublier de nouveau quelque 1800 ans après, bradant en moins d’un siècle ce qu’il avait mis des millénaires à découvrir).

Qui sait encore, aujourd’hui, rassembler toute la maisonnée, grands-parents et petits-enfants, sur une large peau de renne, les flammes faisant danser la pièce dans la crépitation du hêtre, et captiver son monde à paroles et mains nues? En un mot, qui sait encore conter? Au lieu de cela, trompé par l’homophonie, l’homme compte. Et quand il relève sa tête pâle ou artificiellement bronzée de ses plans-épargne et crédits à la consommation, ce sont des machines, issues de précédents calculs, qui sont là pour lui fournir des récits en images sans qu’aucun récitant ne se tienne devant lui avec son haleine et sa transpiration.


Chapitre 4

Les récits, de nos jours, sont eux-mêmes par être prisés en fonction de leur valeur comptable. Les hommes d’affaires et les pédagogues s’accordent sur ce point: il faut qu’une histoire rapporte, il faut qu’elle vous fasse une situation. J’en veux pour preuve ce que dit Yuval Noah Harari dans son bestseller Sapiens, que l’Homo wall-streetensis considère volontiers comme le livre de sa Genèse. Pour Harari, la capacité de l’homme à raconter des histoires est ce qui le distingue radicalement des autres animaux. Mais c’est pour en faire une bête de calcul. Voici une citation assez longue pour percevoir le glissement du conte vers le compte ou du récit vers la planification:

Auparavant, beaucoup d’animaux et d’espèces humaines pouvaient dire: «Attention au Lion!» Grâce à la Révolution cognitive, Sapiens a acquis la capacité de dire: «Le lion est l’esprit tutélaire de notre tribu.» Cette faculté de parler de fictions est le trait le plus singulier du langage du Sapiens. On conviendra sans trop de peine que seul ce dernier peut parler de choses qui n’existent pas et croire à six choses impossibles avant le petit déjeuner. Jamais vous ne convaincrez un singe de vous donner sa banane en lui promettant qu’elle lui sera rendue au centuple au ciel des singes.

C’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement. […] Les mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. Fourmis et abeilles peuvent travailler ensemble en grands nombres, mais elles le font de manière très rigide. Loups et chimpanzés coopèrent avec bien plus de souplesse que les fourmis, mais ils ne peuvent le faire qu’avec de petits nombres d’autres individus qu’ils connaissent intimement. Sapiens peut coopérer de manière extrêmement flexible avec d’innombrables inconnus. C’est ce qui lui permet de diriger le monde, pendant que les fourmis mangent nos restes et que les chimpanzés sont enfermés dans des zoos et des laboratoires de recherche.

Bon début, dont la suite s’égare bientôt dans l’utilitarisme néodarwinien. Il faut que le récit génère de la plus-value. Il faut qu’il corresponde à un avantage sélectif. Si vous racontez les aventures de Don Quichotte, c’est pour permettre, en fin de compte, une meilleure adaptation, une plus grande performance dans la «lutte pour la vie» («La réussite d'une espèce dans l'évolution se mesure au nombre de copies de son ADN»), et donc pour empêcher vos auditeurs de tomber dans le quichottisme, très précisément.

Aussi s’agit-il, d’une part, d’inventer des bananes célestes afin de pouvoir rafler plus aisément à son congénère tous les régimes du bananier terrestre; d’autre part, de cumuler les qualités de la fourmi et du loup – ou de l’abeille et du chimpanzé. Grâce au mythe, nous pouvons à la fois duper notre frère et rassembler d’énormes effectifs pour les faire travailler dans une flexibilité à toute épreuve (ce que résume littéralement le nom de «Netflix», filet qui ramasse en souplesse la multitude des poissons sensibles à l’appât des fictions). Par les rets du récit, nous prenons vite le dessus, et nous asservissons le chimpanzé, le loup, l’abeille, la fourmi, la cigale et le prolétaire. Le but de la parole est l’exploitation, non le shabbat. Harari est fils d’Israël, mais il préfère descendre de Darwin: «Le chabbat ! se moque-t-il. Voyons, à quoi ça sert ?» Plutôt que d’approcher une finalité aussi biblique, il préfère se faire harakiri.


Chapitre 5

Le loup et la fourmi ont sans doute beaucoup à nous apprendre en termes d’efficacité. De même que l’escargot qui, quoique désavoué pour sa lenteur, porte avec lui son refuge et ne recule jamais. L’instinct reste un modèle pour le programmateur. Il est moins sujet à l’erreur que l’interprétation du Don Quichotte. Je ne suis pas sûr, néanmoins, qu’il ait pour premier but la survie. Ce que l’instinct vise avant tout, semble-t-il, c’est la manifestation de telle espèce: le loup arctique (qui est d’une blancheur d’agneau) ou la Dinoponera quadriceps (qui est une fourmi sans reine)… À quoi servent-ils ? À rien. Ils ont l’air décoratifs. Ils ressemblent à leurs propres fables.

De fait, s’il n’était question que de durer, autant rester caillou. Quant à se multiplier pour survivre et s’étendre, les premières bactéries sont amplement suffisantes. Mais non, il faut que quelque chose apparaisse comme ça, comme un pied de nez, gratuitement, en plus, pour la beauté du geste: queue du paon, queue du singe en vue du manège, queue de pie en vue de la noce, chacun à sa manière comme une affabulation superflue.

J’oserais le soutenir devant un tribunal de biologistes. La mite apparait déjà comme un mythe quand on la compare à un infusoire – la voici d’ailleurs qui hante la garde-robe des princesses. La moindre luciole, sitôt qu’on la considère à partir des lois de l’univers et de leur suprématie de l’inorganique, faisant du vivant une infime parenthèse tard ouverte et tôt refermée sur une minuscule planète provisoire, la moindre luciole, dis-je, se présente déjà comme une fée, jaillie d’on sait quelle imagination tout à fait excentrique.

Et voici l’assomption de toutes ces merveilles: le premier homme qui élargit son ombre sur le fond de sa grotte, le premier homme disant à sa femme et à ses enfants non pas: «Les objectifs de cette année pour notre entreprise…», mais: «Il était une fois…»

Sans doute qu’en racontant l’histoire du caillou qui s’est fait luciole, il a mieux taillé son silex (il a même découvert la pierre à feu), mais cette amélioration dans l’utile présuppose un certain écart, un certain recul, et donc le fait de ne pas viser l’utilité pour elle-même. Le rêveur a vu la paroi de granite qui s’ouvrait. La foreuse n’aura été qu’une retombée de son rêve. Une retombée très secondaire.

Ce fut dès lors comme si sa parole avait capté l’inventivité de la nature tout entière. Il vient de dire: «Tigre», et subitement le tigre entre en vous par l’oreille, et c’est un tigre qui ne vous dévore pas, un tigre que vous pouvez caresser, un tigre dont vous avez tout le loisir de contempler les rayures. Il ronronne sous votre paume, dans votre tête, si bien que vous ne craignez plus de faire de cette menace l’esprit tutélaire du jardin d’enfants. Il devient Tigrou, l’ami de Winnie l’Ourson, et vous invite à bondir joyeusement à sa suite.

Chapitre 6

Chut! Écoutez le premier griot de la vieille Afrique: « Il était une fois…» Son incipit situe ce dont il parle entre le fait et l’idée. Le fait n’a lieu qu’une seule fois, mais le récit, en disant «il était une fois», le répète, l’arrache à sa factualité et le conduit à travers le ciel des symboles. L’idée, elle, n’a pas lieu qu’une seule fois, elle est de toujours, mais le récit, en disant «il était une fois», l’inscrit dans une histoire, l’arrache à son abstraction et la ramène sur terre parmi les corps.

Voilà l’évènement. Que s’est-il passé cette première fois là? Était-ce fable ou témoignage? L’homme a-t-il raconté sa journée, la redoublant dans sa parole pour en faire une créature communicable? A-t-il au contraire été fasciné par sa capacité à dire des choses qui n’existent pas, moins menteur que mentor, révélant à son entourage un pouvoir d’évasion même au milieu de la plus exigüe des cavernes? Dans le cas du rapport comme dans celui de la fiction – et sans doute était-ce un mélange des deux, car il a fallu bien des siècles pour que l’on fasse diverger roman et reportage, pas toujours pour plus de véracité –, il décollait du simple donné, il devinait la donation derrière.

Chut donc! Faites ce silence qui permet aux mots de jaillir comme les êtres hors du néant. Je dis: «Montagne», et voici une montagne. Je dis: «Étoile», et voici une étoile. Ma bouche est assez grande pour les contenir, et votre oreille pour les recevoir. «Intentionnellement», comme disent les philosophes. Selon une similitude. Mais cette similitude n’est pas leur diminution ou leur simulacre, comme une montagne en modèle réduit ou un dessin d’étoile. Elle est l’élévation de la montagne et l’illumination de l’étoile au rang des réalités spirituelles.

Ainsi, racontant, nous remontons du donné à la donation, en amont et en aval. Nous accomplissons deux actions qui coulent de source. D’une part, nous réinventons le monde sous une forme assez aérienne pour l’offrir à l’autre. D’autre part, les choses et l’histoire tout entière se prêtant à une telle offrande, nous nous accoutumons à l’idée d’un Parleur transcendant qui aurait dit «Montagne», «Étoile» et même «Fabrice» avec une puissance à ce point inouïe qu’il les a créés pour de vrai et qu’il les conserve jusqu’ici pour de bon.


Chapitre 7

Le récit est-il une invention de l’homme, ou l’homme une invention du récit? Proust et l’œuvre, c’est un peu la poule et l’œuf. Notre vie ne serait pas humaine sans des récits qui configurent, selon leur genre, le monde et le temps, tant notre langue est l’aiguille à la fois de la boussole et de l’horloge.

Le pinson répète toujours sa gaie petite strophe. Sans doute la varie-t-il suivant les saisons – il est alors pareil à l’arbre qui vit selon des cycles. S’il vient à la moduler en fonction des circonstances, le voilà pris dans le moment présent. Pour lui, cela tourne en boucle et cela se fragmente en instantanés. Pas besoin d’un fil rouge sur lequel enfiler l’une après l’autre ses perles rares.

Quelles sont les perles? Quel est le fil? Quand notre homme s’est pris à vouloir raconter, il a tout de suite connu l’embarras. Avant toute chose, il lui a fallu du silence, non seulement pour être écouté, mais pour se recueillir et recueillir les évènements. Puis il s’est mis à balbutier. Il aurait bien aimé tout dire, jusqu’à la nuance de tel reflet sur les ondoiements du ruisseau. La bouche en cœur, ses lèvres ont fait des remous, comme le derrière d’une brave pondeuse qui aurait cherché à s’extirper des œufs d’or. C’est qu’il devait choisir ses matières et ses mots, distinguer entre la forme et le fond, les figures et le décor, les protagonistes, le nœud de l’intrigue, son dénouement, enfin mettre en ordre ses paroles de telle sorte qu’il y ait un début et une fin.

En résumé, il lui a fallu concevoir sa propre vie comme une aventure. Lui qui aurait pu se contenter du caverne-boulot-dodo et se borner à la simple propagation de l’espèce comme tous les lapins, il venait d’entendre des histoires d’amour et des récits de héros.

Était-ce avant d’ouvrir la bouche? Était-ce après? Comme chacun sait, chez l’homme, la bouche est le véritable organe de l’ouïe. Les Juifs prient matin et soir: «Écoute, Israël.» Ils parlent pour écouter. Ils le redisent à leur fils pour entendre eux-mêmes.

L’homme sortit donc de sa caverne pour accomplir de grandes choses. Puis il y retourna pour l’aménager en sanctuaire, car ces grandes choses exigeaient le secours des dieux. Son devoir se résumait à cet appel: accomplir de tels actes qu’on ait plaisir à se les raconter de génération en génération, ouvrir son âme à une telle grâce qu’elle puisse chanter: «Tous les âges me diront bienheureuse»…

Chapitre 8

Le plus grand drame, ce n’est pas le drame, mais de ne plus savoir le raconter. On sort de la caverne de Néandertal pour s’enchainer dans la caverne de Platon. On s’y munit d’un canapé et d’une télécommande. On zappe d’une ombre à l’autre, privé du discours capable de recueillir ce qui arrive et d’en dégager le fil. Tout est épars, comme les grains d’un chapelet explosé. Que l’on retrouve le Grand Récit, sa divine grille de lecture, et le charme opère: les petites billes de nos pauvres existences s’ordonnent comme les mystères du saint rosaire.

Bien sûr, à récit médiocre, vie médiocre, et réciproquement. Je n’ai rien contre les histoires de Toto ni les Gossip Girls. Si nous ne savons rien raconter d’épique, cependant, si les Évangiles sont remplacés par les papotages, les fleuves d’eau vive tournent en eau de boudin. Toutefois, quand le désastre irait jusqu’à ne plus rien nous laisser que de la boue, resterait toujours la ressource de le raconter, c’est-à-dire, en l’occurrence, de le confesser, de faire le récit de la chute, pour être remis debout.

Comme l’écrit Nicolás Gómez Dávila, «le récit intelligent de la défaite est la subtile victoire du vaincu». Le récit est en cela plus fort que la force. Pour l’avenir, la grandeur des faits reste subordonnée à la grandeur de la fable. Le dernier à bien parler a raison. C’est sa version de l’histoire qui l’emporte. Or, ce dernier, qui est l’éternel vaincu de mon orgueil, ne saurait être moi ni aucun homme. Le premier homme a dû le sentir. Il s’est aussitôt dit: «Qui sera mon juge? Qui me racontera?» Il n’avait pas inventé l’écriture que son cœur entrevoyait déjà les conversations des anges et le Livre de Vie.


Fabrice Hadjadj
Fabrice Hadjadj

Fabrice Hadjadj est philosophe et dramaturge. Il dirige l’Institut Philanthropos, à Fribourg, en Suisse.